Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

11 juin 2019

Autochtones: il est plus que temps d’agir

Il faudra bien reconnaître que le sort réservé aux populations autochtones est une plaie purulente qui demande une action décisive. Depuis 1992, le gouvernement fédéral a mené plusieurs commissions royales d’enquête visant les autochtones, dont notamment sur leurs revendications et sur les pensionnats. La dernière, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées, a enfin déposé son rapport la semaine dernière. Après cette troisième grande commission, tout a été dit, et redit. Il est maintenant grand temps de passer de la parole aux gestes.

Toutes les statistiques montrent que les autochtones du Canada sont plus malades que la moyenne de la population; ils vivent moins vieux; ils chôment davantage; ils peuplent les prisons dans des proportions délirantes; et ils sont davantage victimes de violence que quiconque. C’est une honte qu’on ne peut pas tolérer – et on ne peut pas non plus tolérer que nos gouvernements ne fassent rien. Et c’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus triste avec le dernier rapport: tout est su, tout reste à faire, et aucun ministre – aucun! – n’a encore signalé une intention.

Est-ce un génocide? Est-ce un apartheid? Ceux qui veulent pinailler peuvent bien le faire. L’heure n’est certes plus à la sémantique. Le fait est qu’il est d’autant plus urgent d’agir que personne ne bouge dans ce dossier. En 1996, la première grande Commission royale sur les peuples autochtones, surnommée Erasmus-Dussault, du nom de ses deux commissaires, avait déposé un rapport fouillé qui établissait un plan d’action sur 20 ans – 23 ans plus tard, rien (!). Depuis 2015, c’est notre troisième éditorial sur la question et le constat est toujours le même: rien.

Il serait très aisé de se justifier de ne rien faire en alléguant que l’Enquête nationale a émis trop de recommandations – 231! – trop générales, dont certaines sont carrément hors sujet, du genre «Un revenu minimum garanti pour tous les Canadiens». Mais c’est une piètre excuse pour ne rien faire. On sait qu’il y a bien une série de mesures symboliques et matérielles que les gouvernements pourraient adopter tout de suite, sans attendre, et qui contribueraient grandement à assainir le climat et à faire avancer les choses. Créer un ombudsman des autochtones serait la chose la plus élémentaire. Autre évidence: verser aux conseils de bande les sommes qui leur sont dues pour qu’ils puissent offrir des services comparables au reste de la population, à commencer par l’eau potable, dont 65 % des réserves sont privées. Rajuster les budgets des centres d’entraide et d’amitié autochtones en serait une autre. On pourrait ajouter: lancer un grand chantier de réussite scolaire.

Photo: Facebook National Inquiry MMIWG / Enquête nationale FFADA

Une commission ratée

Il faut appeler un chat un chat: cette dernière Commission est une commission ratée, malheureusement.

Certes, elle a bien le mérite de donner voix aux 2 000 témoignages, qui font le récit de l’oppression systématique dans le quotidien des femmes. L’échec tient au fait que cette commission n’a quasiment pas utilisé les pouvoirs quasi judiciaires dont elle jouissait. Elle aurait dû forcer les responsables – chefs de police, chefs de conseil de bande, hauts fonctionnaires, ministres – à venir témoigner et à répondre à la question fondamentale: pourquoi n’avez-vous rien fait? L’occasion était belle de clouer au pilori quelques responsables coupables à tout le moins de négligence si ce n’est de complicité dans le peu de cas qu’on a fait de ces femmes assassinées. Mais, à près de 92 millions $ la Commission, le train ne repassera pas de sitôt.

On pourra certes accuser les gouvernements d’avoir noyé le poisson en confiant aux commissaires un mandat trop large sur les causes historiques de la situation. Mais les commissaires n’ont pas eu la sagesse de se restreindre. On se serait attendu à ce que la commission dresse un portrait sociologique et géographique très exact des disparitions et des assassinats, et on aurait voulu qu’elle pose des questions difficiles pour élucider l’action et l’inaction des responsables. Au lieu de quoi, elle a versé dans la catharsis, qui n’est pas sans mérite, mais qui est très en deçà des moyens mobilisés.

Il y a quelques années, la Commission Charbonneau avait eu le mandat d’enquêter sur les magouilles dans les contrats de travaux publics. Son effet fut d’autant plus redoutable que sa commissaire s’en est tenue au mandat de base et a su résister à la tentation de ratisser trop large et de se perdre dans les trop nombreuses ratifications. On y a fait défiler toute une série de personnages louches et les conclusions furent telles que la police et le gouvernement ont dû réagir. Les autochtones auraient mérité autant, sinon mieux.

Au fond, cette commission avait une occasion en or de créer une rupture en se concentrant sur un point précis pour montrer à quel point les ministères, à commencer par le ministère de tutelle qui est le ministère des Affaires autochtones, ont manqué à leurs devoirs les plus élémentaires. (Depuis 2017, le ministère des Affaires autochtones n’existe plus. Il a été scindé en deux entités: Services aux Autochtones Canada et Relations Couronne-Autochtones et Affaires du Nord.)

En finir avec le racisme et le paternalisme

Prenons ici un peu de recul pour expliquer le carcan que nous avons collectivement imposé aux autochtones. La Loi sur les Indiens, dont la gestion relève du gouvernement fédéral, est une loi à la fois raciste et paternaliste. Créée en 1876 sous le nom d’Acte des sauvages, elle s’inspirait de plusieurs textes, dont l’Acte pourvoyant à l’émancipation graduelle des sauvages de 1869.

Dans sa dimension la plus respectable, cette loi visait à libérer l’Indien de sa condition pour en faire un citoyen normal, un peu comme si le fait d’être Indien était une maladie dont on pouvait guérir. Les Indiens qui refusaient de s’émanciper devaient donc être protégés d’eux-mêmes, ce qui en faisait d’éternels mineurs. Jusqu’en 1951, un Indien n’avait pas le droit d’embaucher un avocat – vous avez bien lu. S’il voulait se défendre, l’Indien devait convaincre le représentant du ministre dans sa réserve, l’agent des Indiens, de le faire pour lui. Depuis, les autochtones jouissent des pleins droits civiques – ils ont obtenu le droit de vote au Québec en 1969, 25 ans après les Québécoises. Sauf que pas tout à fait: leurs testaments, leurs actes de divorce, tout cela doit encore être approuvé par le ministre de tutelle, qui est censé les protéger – et qui devrait tirer la sonnette d’alarme quand la police ne fait pas son travail.

Et cela n’est que l’aspect le plus respectable de cette loi honteuse. Il y a d’autres aspects franchement plus racistes, qui en font une véritable loi ségrégationniste qui est une très proche parente de celle de l’apartheid (une loi sud-africaine dont les rédacteurs s’étaient inspirés de… la Loi sur les Indiens!). Tous les Indiens inscrits figurent dans un grand registre qui leur attribue une catégorie, et c’est ce mélange de catégories qui fait que les Indiens font des enfants qui sont Indiens ou non. C’est selon cette logique raciste que le Canada «administre» les autochtones.

Évidemment, pour que les choses se règlent, il faudra bien qu’un premier ministre agisse contre la complaisance générale et dise un jour: «Assez déblatéré, réparons nos torts.» Car il ne s’agit pas ici seulement d’une série de crimes coloniaux perpétrés par nos lointains ancêtres. Si presque 1 200 femmes autochtones sont disparues ou ont été assassinées impunément depuis 30 ans – certains prétendent: jusqu’à 4 000 femmes –, c’est bien parce que la population ne réclame pas que justice soit faite. Et si les élèves autochtones sont affligés de taux de décrochage scolaire de 75 à 80%, c’est bien parce qu’on le tolère.

Si rien ne se passe, c’est parce que la situation des autochtones au Canada nous renvoie une image de nous-mêmes qu’il est pénible de contempler et que nous choisissons tous de ne pas voir. Forcément, dans le «plus beau pays du monde», reconnaître que l’on participe d’un gouvernement ségrégationniste et raciste qui néglige, méprise et maltraite ses habitants les plus anciens, c’est difficile pour l’amour-propre. Nous avons, collectivement, un devoir de lucidité.

Que faudra-t-il pour que les gouvernements bougent? Que le Commonwealth et l’Union européenne mettent le Canada au ban des nations? Qu’une bande de révoltés se mette à faire sauter des pylônes ou des oléoducs, ou pire encore? Qu’un grand crime soit commis au su de tous?

Qu’attendons-nous? Qu’attendent-ils, nos gouvernements? Le seul progrès des 30 dernières années, c’est que l’on a remplacé le racisme ouvert par un silence intolérable. Ça ne peut plus durer.

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.