Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

La honte nationale

Le sort des aborigènes du Canada, Indiens et Inuits, est une honte nationale, que la participation accrue de candidats autochtones à cette campagne électorale vient heureusement nous rappeler.



Les Canadiens sont des cordonniers particulièrement mal chaussés pour tout ce qui concerne les droits des aborigènes. Certes, il y a trois décennies, ils ont contribué à démolir le système d’apartheid en Afrique du Sud, qui ravalait les autochtones africains au rang de sous-hommes. Mais les Canadiens tolèrent chez eux un système inique qui place les plus anciens résidents du pays dans une situation indigne.

Peu de gens le savent: l’apartheid, en Afrique du Sud, s’inspirait de notre ancienne loi sur «l’Émancipation des sauvages», première version de l’actuelle Loi sur les Indiens. Certes, contrairement aux Noirs d’Afrique du Sud, les Indiens ont acquis le droit de vote en 1960 – une génération après les femmes. Mais leur condition économique et sociale demeure sordide.

L’apartheid bafouait les droits de 80% de la population sud-africaine; notre loi sur les Indiens n’écrase que 3% de la population canadienne – 1% au Québec. Si bien que les Canadiens et les Québécois ont les moyens d’«oublier» les Indiens et de jouer les étonnés quand ceux-ci se rappellent à leur bon souvenir, généralement en bloquant une route ou un pont.

Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage. Ce qui explique toutes les faussetés que l’on véhicule sur les autochtones. On les dit «riches», «privilégiés», «profiteurs». Toutes les statistiques montrent pourtant qu’ils sont moins instruits, plus pauvres, plus malades que les autres Canadiens. Leurs enfants ont un taux de mortalité supérieur à celui de la population générale. Ils sont plus nombreux à mourir de mort violente. Et la proportion d’aborigènes dans les prisons dépasse très largement leur part de la population.

Il est tout à fait exact que les «Indiens inscrits vivant en réserve» ne paient aucun impôt sur les revenus gagnés… dans la réserve. C’est un des privilèges, chèrement acquis, que leur donne la Loi sur les Indiens. Mais s’ils ne vivent pas en réserve ou travaillent hors de la réserve, ils paient les mêmes impôts et taxes que tout le monde.

Le sous-développement des autochtones canadiens a une cause: le gouvernement fédéral n’a jamais pleinement assumé sa responsabilité. Pour tous les citoyens, ce sont les gouvernements provinciaux qui sont supposés assumer les frais de santé, d’éducation, les services sociaux, la sécurité publique, l’administration de la justice. Mais en ce qui concerne les aborigènes, c’est le gouvernement fédéral qui assume ces responsabilités à la place des provinces.

Or, si vous faites le total de tout ce que le gouvernement fédéral dépense, vous en arrivez à la conclusion suivante: les conseils de bande reçoivent environ 20% de moins par tête pour l’ensemble des services que la population générale.

Mais au-delà du fait que le fédéral s’acquitte très mal de sa responsabilité, la loi qui encadre son action, la Loi sur les Indiens, est immorale.

Songez que pour être Indien, il faut être inscrit au «Registre des Indiens», un gros fichier Excel créé en vertu du chapitre 6 de la Loi sur les Indiens. Ce registre définit les «types d’Indiens»: les Indiens «inscrits au registre et vivant dans une réserve», les Indiens «inscrits, mais vivant hors réserve» et les «non inscrits», c’est-à-dire ceux qui se déclarent autochtones au recensement même s’ils ont perdu leur statut, le plus souvent parce que leur mère s’est mariée à un non autochtone.

Imaginez si le gouvernement fédéral avait à gérer les Québécois à travers une «loi sur les Québécois» qui constituerait un gros «Registre des Québécois». Le premier ministre Philippe Couillard ne pourrait pas être premier ministre, car il serait un Québécois «non inscrit» — sa mère étant française. Quant à toutes les mères monoparentales québécoises, leur enfant serait «non Québécois», donc «Canadien», parce que son père n’est pas «connu». C’est exactement le cadre où vit chaque Indien. Bien des Québécois ont voulu sortir du Canada pour moins que ça.

Il y a une lueur d’espoir: le moment décisif aura été le mouvement Idle no more (Jamais plus l’inaction) lancé en décembre 2012. Depuis, une génération de jeunes avocates autochtones, toujours plus nombreuses, apporte des munitions légales, tandis que les Indiens et Inuits n’ont jamais été aussi nombreux comme candidats aux élections fédérales. Tout indique que leur taux de participation sera très élevé, ce qui pourrait leur donner la balance du pouvoir dans une course particulièrement serrée et imprévisible.

Les Québécois, qui ont subi leur lot de discrimination, devraient être sensibles aux revendications des autochtones, qui ne demandent rien de plus qu’eux. Il serait à souhaiter qu’ils s’en souviennent avant de lancer des jugements à l’emporte-pièce sur des peuples qu’ils ont eux-mêmes dépossédés et qu’ils ignorent sciemment jusqu’à ce qu’ils leur bloquent leur pont.

 

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.