La chronique Culture

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

15 mars 2019

Serge Fiori, seul ensemble du Cirque Éloize: une rencontre du 3e type

Depuis plus de 40 ans que Serge Fiori fait partie de nos vies. À force de l’écouter, on a chacun développé notre propre image mentale de ses chansons. Mais voilà qu’à l’occasion de son 25e anniversaire de fondation, le Cirque Éloize suggère une vision à partager de son répertoire. Dans le spectacle Serge Fiori, seul ensemble, les paroles et les musiques de ce créateur planant sont mises en images en faisant appel à l’art du cirque. Cette rencontre du 3e type a lieu au Théâtre St-Denis pendant tout le mois de mars et à partir du 20 juin au Théâtre Capitole de Québec.

J’avais 16 ans quand j’ai été happé par la musique d’Harmonium. Avec ma blonde du temps, qui est encore celle d’aujourd’hui, on a fredonné à répétition ces chansons dont les paroles étaient tellement vagues qu’elles permettaient d’y mettre le sens qu’on voulait.

Et l’attente qui m’avait si bien prédit

Où tout est mort et presque rien n’est dit

J’ai regardé si loin que je n’ai rien compris

Il fallait bien un jour que j’en sorte à tout prix

Avouez que c’est assez flou comme texte, mais la musique qui l’habille et l’interprétation qu’en fait Fiori ont laissé une trace indélébile. Pas seulement en moi, mais aussi chez nombre de Québécois, vieux et jeunes d’ailleurs. C’est un bonheur de réentendre Aujourd’hui, je dis bonjour à la vie au cirque, d’autant plus que le numéro de planche coréenne auquel elle sert d’appui est fabuleux. Jules Trupin et Jérôme Hugo sont parfaitement synchronisés au tempo changeant de cette chanson vibrante.

Le spectacle est construit comme ça, chaque chanson est un tableau. Pour De la chambre au salon, la gracieuse Myriam Deraiche fait de la voltige acrobatique. À chacun de ses pas, de ses gestes, elle est portée par ses partenaires. Entre leurs mains expertes, elle nous donne l’impression de léviter.

La mélancolie de la chanson Harmonium est évoquée par la roue Cyr qu’Angelica Bongiovonni fait tourner du bout de ses doigts ou en y mettant toute l’énergie de son corps. Un des plus beaux numéros de la soirée.

L’urgence de Depuis l’automne, titre écrit avant la première élection du Parti Québécois (Si c’tun rêve, réveille-moé donc, ça va être notre tour, ça sera pas long, reste par icitte parce que ça s’en vient), se ressent par le recours au cadre aérien. Josefina Castro Pereyra virevolte dans les airs avant d’être rattrapée in extremis par son porteur, Daniel Ortiz, plié en deux sur sa barre, la tête en bas. Stupéfiant!

Et ça continue comme ça. Corde lisse pour Le corridor, fil de fer pour Premier ciel, en tout, il y a une quinzaine de tableaux. Souvent intenses, parce que les chansons de Fiori le sont, comme Si bien, du plus récent disque de Fiori, qui devient un prenant duo de sangles où Guillaume Paquin et Nicole Faubert nous épatent. La pièce instrumentale L’exil, tirée de L’heptade, nous laisse le souffle court lorsque le funambule Laurence Tremblay-Vu quitte la salle sur un fil de fer en passant littéralement au-dessus de la tête des spectateurs.

L’ensemble du spectacle est plutôt sombre. Heureusement, il y a deux moments plus joyeux: de la jonglerie pour Viens danser et des espiègleries autour d’un mât chinois sur Dixie, un tableau dont la scénographie recrée en trois dimensions les fleurs et les papillons de la pochette du disque La cinquième saison.

Pour le passage du disque à la scène, la musique a été revisitée, et c’est là une des plus grandes réussites de ce spectacle. Le travail de réarrangement et d’actualisation des partitions a été fait par Louis-Jean Cormier et Alex McMahon, sous la supervision de Serge Fiori. L’intégrité de l’œuvre a été respectée, mais ça sonne comme une musique d’aujourd’hui et la qualité du son est remarquable.

J’ai lu les réactions de mes collègues à la suite de la première. On est dans le grand dithyrambe. C’est effectivement très bon, mais je n’ai malheureusement pas atteint le nirvana comme je l’espérais. Pendant tout le spectacle, la présence de Serge Fiori dans le déroulement de l’histoire, son image sur les écrans géants et ses interventions en voix off m’ont semblé de trop, narcissiques même, court-circuitant l’émotion et le côté onirique de la proposition.

Dans l’art de rendre hommage à une grande œuvre, le Cirque du Soleil à Trois-Rivières avec sa série Hommage (à Beau Dommage, Charlebois, Plamondon, les Colocs) et le spectacle Dance Me des Ballets jazz de Montréal, sur la musique de Leonard Cohen, ont beaucoup mieux fait.