La chronique Société et Culture

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

9 janvier 2020

Regretter l’enfantement: le dernier tabou

«Tu le regretteras! Tu regretteras de ne pas avoir eu d’enfants!»

Ces mots, la sociologue israélienne de 43 ans Orna Donath, qui n’a pas eu d’enfants par choix, elle les a maintes fois entendus. Et si certaines femmes regrettaient plutôt d’avoir eu des enfants? Eurêka. Elle venait de mettre le doigt dans l’engrenage d’une recherche controversée qu’elle a menée ces dernières années auprès de mères occidentales provenant de différents pays. Les résultats de son essai-choc, Le regret d’être mère, qui paraît ces jours-ci aux éditions Odile Jacob, lèvent le voile sur un des plus grands tabous de notre époque, qui jusqu’à maintenant ne sortait pas des bureaux de psy ou des soupers de filles.

Photo: Nynne Schroder, Unsplash

 

Bien qu’elles soient rares à en parler, on en connaît tous de ces mères qui regrettent d’avoir enfanté. On ne parle pas ici de femmes qui n’aiment pas leurs enfants, ni de celles – les ambivalentes – qui les donneraient aux voisins une fois tous les six mois; parfois heureuses, parfois pas. Non. Orna Donath s’intéresse plutôt à celles qui, si c’était à refaire, elles en sont désormais certaines, n’auraient pas d’enfants. En somme, celles qui, si elles pouvaient monter à bord de la machine à voyager dans le temps comme Marty McFly dans Back to the Future, n’en feraient pas.

C’est l’exemple cinématographique évocateur que m’a donné une amie journaliste dans un grand quotidien qui regrette la naissance de son enfant qu’elle aime pourtant, mais qui ne lui apporte pas la maternité qu’elle imaginait et espérait. Les fois où elle a osé le confier, elle s’est fait regarder comme si elle avouait avoir mangé son fils au souper… Pourtant, croyez-moi, ce petit ne manque de rien et est choyé d’amour et de câlins. La question ne se situe pas là. 

Bar ouvert aux jugements

Or, quand il s’agit d’enfantement, de vouloir ou pas d’enfants, de la manière dont on vit la maternité, de nos décisions ou de notre philosophie maternelle, les réactions sont vives. Par exemple, le dernier soir du congé des Fêtes, j’ai juste écrit avec humour sur ma page Facebook personnelle que j’avais hâte aux «vacances» qu’allait me procurer le retour en classe/garderie de mes petits. Une maman m’a alors écrit qu’elle trouvait effroyable que je publie une telle ineptie. Attention, je n’étais pas en train de dire que je voulais voir disparaître mes flos à tout jamais! Au contraire, je suis la première à m’ennuyer quand je ne les vois pas plus de deux heures en ligne, je me lève pour les regarder dormir et j’en aurais un troisième si… (je m’éloigne dangereusement du sujet…). J’imagine donc les réactions provoquées par celles qui osent dire qu’elles regrettent d’être devenues mère un jour… Ouch.

Ces travaux de Donath ont assurément leur raison d’être en ce moment alors que j’ai l’impression qu’à la moindre sortie des rangs, on se fait taper sur les doigts. Même en 2020. Comme s’il était inconcevable qu’après coup, on puisse réaliser qu’on a fait fausse route; que les couches, les nuits blanches, les discussions, l’éducation, l’allaitement, les congés forcés, les berceuses, les purées, la gestion des devoirs, les maladies contagieuses, les bisous, bref, le moins comme le plus attrayant, n’étaient pas faits pour nous en fin de compte. Si – bonne nouvelle – au Canada, on embrasse désormais avec aisance notre homosexualité, on change de genre dans une ouverture plus générale, on fume de la drogue en toute légalité, on demande l’aide médicale à mourir, il n’en va pas de soi quand il est question d’avouer regretter d’avoir donné la vie.

«Mon propos n’est pas seulement de reconnaître, en soi, que des femmes peuvent regretter d’être devenues mère. La société s’en tirerait alors à bon compte! Je considère en effet que personnaliser le regret en y voyant l’incapacité de certaines femmes à s’adapter à la maternité reviendrait à dire que ces femmes doivent redoubler d’efforts, en passant sous silence comment les sociétés occidentales traitent les femmes ou, plus précisément, comment elles les négligent, en refusant d’assumer leur responsabilité, alors qu’elles poussent toute femme jugée apte sur les plans physique et psychique non seulement dans les bras de la maternité, mais aussi dans ceux de la solitude lorsqu’elle devra faire face aux conséquences de cette manœuvre de persuasion», estime l’auteure du Regret d’être mère.

Repenser ensemble la maternité

Elle affirme avec raison que plutôt qu’être envisagé comme un «phénomène», ce regret devrait être vu comme un signal d’alarme qui devrait non seulement appeler les sociétés à en faire plus pour faciliter la tâche des mères (conciliation travail-famille, équité salariale, aide domestique, etc.), mais aussi nous inviter à revoir notre conception de la femme assignée à la maternité…

Dans son foisonnant ouvrage rempli de témoignages, Donath y va aussi de réflexions pertinentes au sujet des attentes cultivées à l’endroit des mères, de leurs nouvelles représentations sociales encouragées par des fantasmes sexuels et mythiques, par le contrôle extérieur, de ce qui fait une «bonne» ou une «mauvaise mère», de ce supposé rapport inné avec la maternité et bien sûr aussi de la honte, la honte innommable de regretter. La honte. Ce sentiment pernicieux et violent me semble assez présent en ce début d’année: honte de consommer, honte d’acheter, honte de jeter, honte de voyager, honte de ne pas être assez aidant, assez écolo, assez parfait pour respirer le même oxygène que les autres. Ce n’est pas facile tous les jours, est-ce qu’on peut se souhaiter de l’indulgence en 2020?

Je craque pour…

Un espace entre les mains d’Émilie Choquet (Boréal)

Récit court, mais lucide, puissant et d’une rare sincérité sur le sujet. Ce premier livre en fragments d’Émilie Choquet – offert à compter du 14 janvier – aborde la maternité dans ce qu’elle peut avoir aussi de plus imparfait, décevant, incontrôlable et malaisant. La violence des exigences imposées aux mères, la jeune narratrice en est victime. L’étau des attentes sociales se referme sur elle lentement… Comment y échapper alors qu’il faudrait pour se conformer saluer l’enfant chéri, sourire au présent? C’est raconté avec fulgurance et maturité. Une écriture à suivre. Un récit nécessaire.