La chronique Partir

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

3 septembre 2015

Qui était l’homme au masque de fer?

Devant moi, la pièce où le mystérieux homme au masque de fer a été emprisonné pendant onze ans. Rien de terrifiant a priori. Une cellule qui ressemble plutôt à l’idée qu’on se fait d’une chambre du 17e siècle. Elle comptait même une toilette (archaïque, mais tout de même) et une cheminée! Les hypothèses entourant l’identité du prisonnier, dont les goûts fins et les bonnes manières sont maintes fois évoqués dans les documents historiques, pointent dans plusieurs directions: jumeau de Louis XIV, Nicolas Fouquet, D’Artagnan ou même Molière (Molière?!!)… On dit que le dernier roi à avoir connu son identité a été Louis XV.

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Cellule de l'homme au masque de fer. Photo : Marie-Julie Gagnon

Je me trouve sur l’île Sainte-Marguerite, à une quinzaine de minutes de bateau de Cannes, quelques jours avant le festival. Ici, peu importe l’agitation de la ville, on est transporté hors du temps. Les Cannois viennent aux îles de Lérins pour profiter du calme, de la nature et de la plage. Les touristes s’arrêtent au fort – là où se trouve l’ancienne prison – et au Musée de la mer.

Île Sainte-Marguerite. Photo : Marie-Julie Gagnon
Île Sainte-Marguerite. Photo : Marie-Julie Gagnon

Sur le bateau qui me ramène à la ville, je suis hantée par l’histoire troublante du prisonnier masqué. On raconte qu’il avait son propre majordome (ou geôlier, selon les sources). Son statut particulier ressort de tous les témoignages de l’époque.

En route de Cannes vers l'île. Photo : Marie-Julie Gagnon
En route de Cannes vers l'île. Photo : Marie-Julie Gagnon

Le jumeau du roi? C’est, en tout cas, l’hypothèse soutenue par des romanciers, d’abord Voltaire au xviiie siècle (dans Le Siècle de Louis XIV), puis Alexandre Dumas (père). Le roman de ce dernier, Le Vicomte de Bragelonne, a été adapté plus d’une dizaine de fois au cinéma. La dernière version a associé le joli minois de Leonardo DiCaprio – au faîte de sa gloire, le film a été lancé quelques semaines après Titanic - au personnage. Pour l’anecdote, aucun tournage n’a eu lieu à Versailles. Plusieurs châteaux ont servi de décor, dont Vaux-le-Vicomte, l’endroit même qui a causé la perte de Fouquet parce que le roi, jaloux, le jugeait beaucoup trop luxueux… Oui, la réalité rencontre parfois la fiction. Victor Hugo a quant à lui imaginé une pièce de théâtre inspirée de la légende, Les Jumeaux.

De retour à l’hôtel, je poursuis mes recherches. Sachant qu’à l’époque, l’accouchement de la reine se faisait en public, bien des historiens rejettent la thèse du jumeau. D’autres racontent que le roi aurait emmené tout le monde célébrer sitôt le premier bébé expulsé, afin de laisser la reine mettre le second au monde seule avec la sage-femme. Mais comment décider quel bébé garder alors qu’à l’époque, on se demandait si l’aîné – celui à qui reviendra le trône – était le premier bébé à avoir été conçu ou le premier accouché?

«Au terme d'une rigoureuse enquête (Le Masque de fer, Perrin, 2011), l'historien Jean-Christian Petitfils a montré récemment qu'il se serait agi en réalité d'un valet, Eustache Danger, arrêté en août 1669 pour avoir surpris un secret d'État: des négociations entre Louis XIV et le roi Charles II d'Angleterre…», rapporte Le Figaro.

À l’ère des médias sociaux et des appareils photo qu’on dégaine en moins de deux, cette histoire semble quasi irréelle. En même temps, JUSTEMENT parce qu’on trouve aujourd’hui n’importe quelle information en quelques clics, le fait que la rumeur est parvenue jusqu’à nous malgré tout nous rappelle que le potinage et les spéculations ont toujours existé. Le mystère est-il toujours possible à notre époque? Des questions resteront-elles sans réponse des années après notre mort?

Sur la croisette ce soir-là, j’essaie d’imaginer la foule qui se massera bientôt pour voir défiler les plus grandes stars de la planète. Pour le moment, la ville est paisible. En scrutant l’horizon, je pense à toutes les fois où le mystérieux prisonnier au masque de fer a dû faire la même chose, depuis son île… Elle est si proche! Et si toutes les hypothèses émises au fil du temps ne servaient en fait qu’à brouiller encore davantage les pistes? On ne le saura jamais. N’est-ce pas, d’ailleurs, ce qui rend le mythe aussi fascinant?