La chronique Société et Culture

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

27 mai 2020

Drôle de temps pour mourir

«Il faut qu’on apprenne à cohabiter dans cette nouvelle normalité», a déclaré au sujet des effets à long terme de la pandémie François Audet, directeur général de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire, à l’émission Tout le monde en parle du 24 mai.



Hormis la distanciation sociale, le port du masque, les mesures d’hygiène en général comme le lavage des mains (depuis le temps que je dis qu’il faut se les laver souvent), s’il y a une chose avec laquelle il faudra aussi cohabiter, ce sont les nouvelles manières de faire les rituels funéraires, imaginées en partie par les entrepreneurs de pompes funèbres forcés de s’adapter aux demandes de la santé publique, à la hausse constante du taux de mortalité, ainsi qu’aux changements des mentalités amorcés il y a quelques années déjà.

«À chaque instant de notre vie, nous sommes en train de mourir», a un jour écrit avec pertinence Jean d’Ormesson. À entendre ceux qui œuvrent dans le monde des morts et avec qui je me suis entretenue, l’instant est mal choisi pour mourir au temps de la COVID-19, voire dans quelques mois, parce que mourir en cette époque, ce ne sera plus jamais comme mourir avant.

En effet, depuis la mise en place, dès la mi-mars, de nouvelles directives de la Santé publique en temps de pandémie, si vous avez le malheur de perdre un être cher d’un accident, d’un suicide, d’une maladie ou d’un tout autre virus que celui de cette salope de COVID, pour respecter la distanciation, la marche à suivre dans les salons funéraires implique désormais des visites restreintes et plus limitées auprès des défunts.

En somme, puisque les rassemblements intérieurs demeurent proscrits, si votre cousine sociable et active d’une trentaine d’années en venait à mourir, seuls quelques proches pourraient se recueillir une dernière fois auprès de sa dépouille. Fini les journées de deuil à recevoir des condoléances et des tapes dans le dos à côté d’un cercueil ou d’une urne. Fini aussi les petites cérémonies qui précèdent les buffets de sandwichs pas de croûtes. Quant aux services religieux à l’église, comme il s’en fait encore parfois, n’y pensons même pas.

Fini les journées de deuil à recevoir des condoléances et des tapes dans le dos à côté d’un cercueil ou d’une urne. Photo: Depositphotos

La mort en Facebook Live

La satanée expression creuse «savoir se réinventer», qui fait avec raison friser le poil des bras des artistes parce qu’ils ne font que ça depuis la nuit des temps, est aussi l’apanage des spécialistes en thanatologie, dont le métier est plus que jamais en recherche de personnel.

Pour faciliter les possibilités de dernière rencontre entre la communauté et le défunt, la créativité est au rendez-vous, par exemple lors de retransmissions de cérémonies intimes en Facebook Live ou grâce à des initiatives telles que celle du complexe funéraire Aeterna de Montréal, qui a mis sur pied une sorte de «service à l’auto» pour que les gens puissent voir une dernière fois un être cher… derrière une vitrine! Bref, on n’arrête pas le progrès dans le monde de l’industrie funéraire, qui semble pas mal plus audacieuse et imaginative que certains pourraient le croire.

Pourquoi de telles innovations? Parce que si, par malheur, vous mouriez de la COVID en ce moment, pour éviter toute possibilité de transmission, vous seriez rapidement incinéré ou enterré sur le champ au cimetière, sans possibilité d’embaumement ou d’une quelconque dernière présentation aux proches.

Pour Louis-Simon Lamontagne, des Résidences funéraires F. Thériault, dans Lanaudière, et thanatologue de père en fils depuis quatre générations, il serait temps que le gouvernement se penche sur la question de la durée de vie du virus sur un corps après le décès. C’est ce flou qui vient bâcler le dernier des rituels, probablement plus important que plusieurs ne le soupçonnent… «C’est comme s’ils essayaient de tuer une mouche avec un bazooka, image-t-il. Je doute fort que le virus puisse survivre au-delà de trois jours sur une dépouille. Il a été démontré qu’il n’est pas plus résistant à l’embaumement – qui est aussi une mesure de désinfection – que le virus de la grippe saisonnière, bien que plus meurtrier. Ce n’est pas comme celui de Creutzfeldt-Jakob (vache folle), une maladie dont le virus peut même résister à la crémation… Au final, ce sont les vivants qui en paient le prix car leur deuil est escamoté. Juste de mettre des fleurs devant le cercueil pourrait créer une distance entre les proches et le cercueil, les empêcher de trop s’approcher», poursuit-il. 

L’importance du dernier coup d’œil

«Ne pas voir le corps d’un défunt n’aide pas au processus de deuil, toutes les études en psychologie vont dans ce sens-là. C’est une étape qui permet d’amorcer le deuil», souligne pour sa part Émilie Lessard, anthropologue et candidate au doctorat en santé des populations.

Monsieur Lamontagne, qui a aussi coanimé l’émission Les croque-morts diffusée jadis sur Moi & cie, explique que, très souvent, lorsqu’il a plaidé pour l’importance des rituels funéraires, on lui a reproché de n’être motivé que par l’appât du gain. Or, celui qui avoue n’avoir jamais autant travaillé qu’en ce moment, à cause du vieillissement de la population – plus qu’à cause des morts du coronavirus –, ne semble pourtant pas en mal de ressources financières. Depuis que les rituels tels qu’on les a connus ces dernières années sont interdits, selon lui, les gens se mettent à trouver que ça leur manque, ce qui prouve l’importance de l’étape du dernier moment passé à côté d’un défunt dans le processus du deuil.

Paradoxalement, si les rituels sous toutes leurs formes s’adaptent à leur époque, plus diversifiés que jamais, l’anthropologue Émilie Lessard doute quant à elle qu’ils gagnent en popularité avec les années. Ritualiser la mort, la reconnaître, n’a rien de très «à la mode» en cette époque de quête d’éternité et de culte de la jeunesse à tout prix. Ritualiser la mort viendrait une fois de plus nous remettre en plein visage notre finitude, ce qui ne risque pas d’être très apprécié par la masse, temps covidien ou pas.

C’est peut-être beaucoup pour ça aussi que le monde du funéraire n’est pas tellement sexy et n’entre pas dans les priorités gouvernementales. En tenir compte en temps de COVID, en parler dans les médias, où ce sujet est pas mal évacué aussi en ce moment – sauf pour parler d’affaires inusitées comme le «service à l’auto» –, c’est regarder la mort en face, voir qu’elle ne disparaîtra pas plus en post-COVID, qu’il y aura encore des vieux, encore des maladies, encore des morts. Autant s’attarder tout de suite à ce qu’on fait de ceux qui partent. Bien sûr, s’ils s’en tapent pas mal là où ils se trouvent, ceux qui restent, eux, ont besoin de s’y frotter sereinement pour pouvoir tourner la page.