La chronique Bouquiner avec Claudia Larochelle

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

26 juin 2020

Lire en vacances

10 histoires sans mononcles rétrogrades ni femmes potiches, dont 3 pour âmes nostalgiques. 



En cette année particulière de pandémie, alors que je remarque en librairie bon nombre de best-sellers d’hommes de lettres qui ont eu trop peu d’imagination pour sortir des sentiers battus en créant des héroïnes fortes et libres, je me fais plaisir, corrigeant le tir avec des titres qui vont ailleurs. Votre repos est plus mérité que jamais, ce serait dommage de tourner le fer dans la plaie avec des histoires tissées de clichés… 

Le goût de l’élégance de Johanne Seymour. Libre Expression, 165 pages

Neuvième titre de cette romancière surtout connue pour ses romans policiers, notamment ceux mettant en vedette la policière Kate McDougall. Dans ce nouvel opus, il s’agit cette fois de l’histoire d’une certaine Simone Vendredi, femme seule aux revenus modestes qui, en proie à ses démons, caresse le projet secret de mettre fin à ses jours. Par chance, lorsqu’elle déniche un emploi de libraire, c’est toute une famille qui l’accueille, lui redonnant espoir en la vie, en l’élégance, une valeur qui semble s’être perdue en cours de route. Roman de compassion et de bienveillance écrit avec une sincérité sans faille qui nous rend même meilleur après lecture. C’est ce que doit aussi faire la littérature.

La tentation du pardon, Donna Leon. Calmann Lévy, 320 pages

Ah, cette chère Donna Leon qui est sans contredit la plus Italienne des Américaines! Pas étonnant qu’elle ait choisi de vivre à Venise depuis 30 ans et que ce soit là qu’elle y situe les enquêtes de son fameux inspecteur Brunetti dont le nom ne vous est peut-être pas inconnu tant il est devenu une sorte d’icône chez les enquêteurs fictifs. Cette fois, il aidera une collègue de sa femme inquiète pour son fils qui se drogue et dont le père est retrouvé gravement blessé au pied d’un pont. Aidé par de passionnantes collègues utiles et brillantes, Brunetti n’est pas au bout de ses peines dans le monde des trafiquants de drogue.

Femmes sans merci, Camilla Läckberg. Actes Sud, 142 pages

La Suédoise n’a pas dit son dernier mot. Elle est même pas mal forte dans ce court roman à travers lequel vous passerez en quelques heures à peine. Cette fois dans le tragique monde angoissant de Läckberg, trois maris sont en danger. Rien de moins! Très en danger même, après que leurs femmes malheureuses dans leur mariage toxique ont décidé de les éliminer grâce à un pacte passé sur Internet. Ah! cet esprit de vengeance… À moins que ce soit de la légitime défense…

Jenny Sauro, Marc Séguin. Leméac, 276 pages

Quand Jenny Sauro, la belle serveuse du village de North Bay, meurt après avoir secouru son fils chéri qui s’est aventuré sur la glace trop mince, les habitants sont secoués. À travers les yeux de certains d’entre eux, on découvre l’espace que la femme occupait dans leur cœur, ce qu’elle y laisse aussi, en guise de souvenir et d’héritage. Aventure profonde dans les tréfonds d’une âme pure et courageuse, cette histoire écrite avec une sensibilité désarmante est aussi une ode aux relations père-fille et mère-fils. Sans contredit l’un des plus secouants romans québécois de l’année.

Voyages de noces, Val McDermid. Flammarion, 503 pages

C’est l’an dernier seulement que je découvrais cette Écossaise qui place au cœur de ses romans policiers, entre autres personnages, une Carol Jordan qui ne s’en laisse pas imposer à la tête d’une brigade d’élite fort efficace. Elle reprend d’ailleurs du service sur les traces, cette fois, d’un tueur qui courtise les femmes dans les mariages avant de les emmener avec lui, loin de potentiels témoins. L’aide du profileur Tony Hill contribuera à éclaircir l’affaire sordide que déploie l’écrivaine avec une rigueur et un sens de l’intrigue hors du commun. Trop méconnue ici, cette McDermid.

La mort sans visage, Kathy Reichs. Robert Laffont, 415 pages

Depuis la parution en français de son premier roman, Déjà Dead, en 1998, l’Américaine Kathy Reichs éprouve un grand plaisir à imaginer dans ses livres des tueurs, puis à étudier cadavres et ossements laissés sur les lieux de crimes sordides. Si elle reste habituellement sur le terrain de la fiction, cette fois son anthropologue judiciaire Temperance Brennan, qu’on aime retrouver au fil des enquêtes, se remet d’une même chirurgie qu’a subie récemment Reichs à la suite d’un anévrisme. Aux prises avec des cauchemars, des migraines et ce qu’elle croit être des hallucinations, Brennan se demande comment composer entre le réel et ce qui serait le fruit de fausses perceptions. Pourtant, il faudra s’y faire, de mystérieux textos lui sont envoyés et un tueur court encore… Est-ce lui qu’elle croit apercevoir par la fenêtre?

La naissance du jour, Colette. Flammarion, 191 pages

Comme il est délicieux de relire Colette en été! Ou de la découvrir durant la belle saison. Dans ce livre mi-songe mi-récit, une femme mature et sage est sur le point de renoncer à tellement de choses! Avec sérénité. En compagnie de ses chats et de ses livres, elle se retire dans le Midi pour s’occuper de la nature, des fleurs, y relire les lettres de sa mère, jouir de ce nouvel état de grâce dans lequel elle entre, y voyant là le crépuscule de sa vie. Et s’il s’agissait plutôt de la naissance du jour? On le lui aurait dit qu’elle ne l’aurait pas cru. Et pourtant. Se pourrait-il que ce soit l’amour qui soit en train de réapparaître? Même quand on y croit plus, tout semble possible encore. J’aimerais tant que Colette ait raison.

La géographie du bonheur, Véronique Marcotte. Québec Amérique, 250 pages

Après avoir assisté sa femme dans son suicide, Jaco découvre que celle-ci a jadis mené une double vie à Haïti. Marine y a un jour mis au monde Clara. Avec l’aide d’une vieille amie bienfaitrice, Jaco quitte Montréal pour se rendre sur place afin de découvrir la vérité sur sa femme et pour remettre à Clara l’héritage qui lui revient. Mais, à son arrivée, la jeune fille a disparu. Au contact de l’entourage de Clara, Jaco en apprendra davantage sur l’adolescente. Il fera aussi la connaissance d’une écrivaine québécoise en résidence d’écriture à Haïti, madame V., qui a pris Clara en affection en décidant d’écrire son histoire, qui est à la fois tragique et lumineuse, profondément humaine et qui constitue la trame de fond de ce roman pourvu d’une grande maîtrise de l’écriture.

Blonde, Joyce Carol Oates. Stock, 1113 pages

Bon temps pour plonger dans ce chef d’œuvre des lettres américaines, paru il y a 20 ans exactement. En deux décennies, il s’en est passé des choses en Amérique et dans le monde entier, à commencer par le mouvement #metoo qui a ouvert un des plus vils paniers de crabes. Quand elle a écrit cette biographie romancée de Marilyn Monroe, la grande Oates ne se doutait pas de l’effet que cet imposant ouvrage continuerait d’avoir au fil des ans. Aucune bio de la Monroe n’arrive à la cheville de celle-ci, indémodable et tellement parfaite en termes d’écriture, d’efficacité, de ressorts émotifs, et qui donne enfin une voix affirmée et solide à la célèbre actrice, cette voix qu’elle taisait, mais qui l’aurait peut-être sauvée d’une mort précoce.

L’art de la joie, Goliarda Sapienza. Tripode, 798 pages

Grand classique de la littérature italienne, ce roman écrit au Bic noir dans une quasi-solitude entre 1967 et 1976 est paru plusieurs années plus tard, ne permettant même pas à l’écrivaine décédée en 1996 à l’âge de 72 ans de goûter aux fruits de la gloire. Difficile même d’imaginer que cette histoire ait pu passer plus ou moins inaperçue, tant son héroïne, Modesta, transgresse les règles et les mœurs de l’époque du début du 20e siècle en Italie en goûtant aux plaisirs charnels et spirituels sans ressentir l’ombre d’une honte. Normal, elle est habitée par l’art de la joie. La chanceuse. Ce livre devient même une école pour le cultiver aussi, ce précieux don qui allège le poids du monde.