La chronique Société et Culture

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

13 février 2020

L’amour au temps du coronavirus

J’attendais la Saint-Valentin pour écrire au sujet des parents âgés d’une lectrice, morts à quelques jours d’intervalle. Il avait un cancer incurable. Elle faisait de l’Alzheimer depuis plusieurs années.



Il est parti avec l’aide médicale à mourir, un lundi après-midi tristounet, l’automne dernier. Le jeudi de la même semaine, sa douce veuve, elle, ne s’est jamais réveillée, sans trop donner de signes avant-coureurs. Quand le personnel du CHSLD où elle vivait est passé à sa chambre, comme à l’habitude, pour la réveiller et la faire marcher, elle s’était endormie pour toujours. Sur son visage, il y avait, paraît-il, un magnifique sourire.

«Je ne sais pas jusqu’à quel point elle saisissait que mon père était décédé. Mais elle a su. Ça faisait 65 ans qu’ils s’aimaient. Quand je lui ai dit que papa était au ciel, qu’il l’attendrait, des larmes se sont mises à couler sur son visage… Je suis sûre qu’elle ne supportait plus l’idée de vivre dans un monde qu’il avait déserté», m’a écrit poétiquement dans un courriel vibrant d’émotion cette soixantenaire, fille unique du couple, qui a donc perdu ses deux parents durant la même semaine de novembre. Le vendredi 14 février, elle ira se recueillir sur leur tombe. Ils s’étaient mariés à la Saint-Valentin.

Ça m’a fait penser qu’il n’est pas si rare que la mort d’une personne dans un «vieux» couple entraîne celle de l’autre amoureux de manière assez rapprochée.

La grande Claire Bretécher, célèbre bédéiste française, mère d’Agrippine et des Frustrés, décédée à 79 ans le 10 février, avait perdu son amour, le juriste Guy Carcassonne, quelques années avant. Il semble qu’à partir de là, la flamme qui l’animait dans sa tête de créatrice frondeuse a commencé à vaciller.

Il y a un mot pour ça, pour ce «romantique» syndrome des cœurs brisés: le takotsubo, qui veut dire «piège à poulpe» en japonais, parce que la déformation du cœur affecté ressemble à ce type de piège.

En 1977, ce sont des cardiologues japonais qui les premiers auraient décrit cette affection. Wikipédia me dit que ce mal affecterait surtout la femme âgée et que c’est 1 à 2% des patients qui se présentent pour un infarctus du myocarde qui recevraient un diagnostic final de takotsubo, dont le stress causal est souvent un deuil, une rupture ou tout autre choc affectif puissant.

Photo: Nick Fewings, Unsplash

Mourir d’amour

C’est triste, mais c’est quand même profondément beau aussi, dans un monde d’amours jetables. S’il y avait mieux ailleurs, tiens, si elle ou lui était plus toutte que l’autre qui vient d’apparaître dans un filtre magnifiant sur Instagram? Puis, quand on plonge enfin dans une relation, après du défrichage à n’en plus finir dans le jardin intime de l’un et de l’une, on reste méfiant, avec raison. Il ne faudrait pas se faire briser le cœur. Parce qu’on ne se remet jamais tout à fait d’une grosse, grosse peine d’amour. Les cicatrices restent. On vit avec en tentant de les camoufler un peu, parce qu’on est tous un peu orgueilleux.

C’est comme avec le coronavirus, la méfiance est présente. On a beau dire que tout va bien, que ça semble assez contrôlé, qu’ici, nous sommes pas mal à l’abri, on n’en demeure pas moins inquiets, prudents toujours, le masque à portée de vue, juste au cas, tsé. On ne peut pas s’empêcher d’écouter les nouvelles sur le sujet, de regarder pour la xe fois Contagion, ce film de 2011 réalisé par Steven Soderbergh qui est en ce moment, croyez-le ou non, dans le top 10 des films les plus loués sur iTunes aux États-Unis. Vous dire à quel point ce virus préoccupe.

Dans ce thriller qui n’avait pourtant pas fait tant jaser à sa sortie il y a neuf ans, c’est Gwyneth Paltrow qui incarne la femme adultère qui transmet sans le savoir le virus mortel. Quand je vous dis que l’amour peut tuer. C’est ben épeurant, l’amour au temps du coronavirus.

Je serai brève sur «l’amour» qui dérape, celui qui fait que des crétins tuent leur maîtresse, femme, ex, famille par jalousie, faiblesse, narcissisme. Or, les nouvelles ne nous donnent pas de pause là-dessus non plus, mais tant mieux en même temps, parce qu’il faut en parler, se demander surtout comment aider les femmes et les hommes, trouver des ressources à ces cœurs brisés ou poqués qui commettent l’irréparable. Vite, plus de maisons d’hébergement pour femmes en difficulté; vite, plus de sensibilisation dès le plus jeune âge sur la gestion de la colère et des émotions; vite, plus de mains tendues vers l’autre, d’interventions quand il y a un truc louche chez le voisin, l’ami, le collègue; moins de me, myself, moi, mes fesses, mes soucis. C’est vertigineux, l’amour, par les temps qui courent. 

Je craque pour…

L’essence de la vie de Jason Bajada

Jason Bajada dévoilait à la fin janvier une toute nouvelle chanson, sa première en français depuis quatre ans. Avec L’essence de la vie, si on retrouve le rythme tant adorable chez lui, cette musicalité qui traîne dans nos têtes durant des heures parce qu’elle frappe toujours dans le mille, il n’épargne pas ses contemporains en posant un regard tendre, mais néanmoins critique sur notre monde à l’ère numérique. C’est vrai que tout n’est plus simple. En même temps, oui, mais… Ah, les paradoxes modernes!