La chronique Culture

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

7 février 2020

José Navas. Prendre sa vieillesse et sa douleur à bras-le-corps

Tous ceux qui vivent avec le fait de vieillir le savent trop bien, avancer en âge est un défi à apprivoiser. Après tout, la vieillesse, c’est la dernière ligne droite de la vie, celle qui mène à la mort. Les artistes qui créent autour de cette question sont plutôt rares dans notre société très portée sur la jeunesse. À 55 ans, le danseur et chorégraphe José Navas a pris le thème à bras-le-corps pour traduire avec la poésie du geste ce qui se cache derrière l’angoisse et la douleur qui viennent avec le fait de vieillir.

Le nouveau spectacle solo de José Navas s’intitule Winterreise. En fait, il a chorégraphié une œuvre que le compositeur Franz Schubert a composée un an avant sa mort à Vienne, le 19 novembre 1828, à l’âge de 31 ans. Ce cycle de 24 lieder pour piano et voix, aussi connu sous le nom de Voyage d’hiver, repose sur des poèmes de Wilhelm Müller. Les mots et la musique évoquent un homme qui traverse l’hiver dans la solitude vers sa finitude.

José Navas a découvert cette œuvre musicale alors qu’il était dans la quarantaine. En cherchant de la musique sur le web, il est tombé sur une captation d’un Winterreise extrêmement impressionnant interprété par le baryton Thomas Quasthoff, accompagné au piano par le maestro Daniel Barenboim. À la suite de sa trouvaille, Navas a chorégraphié un des 24 airs pour son spectacle Rites présenté à la Place des Arts en 2015.

Cinq ans plus tard, comptant maintenant 30 ans de carrière, José Navas récidive avec un spectacle complet inspiré de ce que plusieurs considèrent comme le chef-d’œuvre de Schubert. C’est qu’il se reconnait plus que jamais dans le personnage de l’homme qui marche de Winterreise. Il sait très bien qu’il est lui-même rendu à l’hiver de sa vie. Il le sent dans son corps de danseur qui vit avec un diagnostic de polyarthrite rhumatoïde. Dans la limitation de l’énergie. Dans le deuil qu’il doit faire de certains solos qu’on lui réclame, mais qu’il n’est plus capable de danser. Dans le poids que la tournée met sur ses épaules. Dans le stress qui vient avec le fait de monter sur scène.

Le Voyage d’hiver lui offrait une piste pour développer une façon de s’exprimer qui soit en phase avec sa nouvelle condition. Il a eu la révélation de ce spectacle en sortant d’une retraite au Centre Vipassana de Montebello où il a passé 10 jours à vivre comme un moine.

«J’ai approché ce projet avec un appétit de simplicité. Je dois danser avec mon nouveau corps, mettre mon orgueil de côté, être humble. Appelons ça de la sagesse.»

Quand je lui demande s’il a un modèle pour atteindre cet objectif, il répond tout de go: Merce Cunningham. Cet immense chorégraphe américain, né en 1919, mort en 2009, est reconnu comme un des pères de la danse contemporaine.

«J’ai été formé par lui. Je me rappelle, dans ses studios à New York, malgré qu’il avait de la difficulté à marcher, il était toujours là pour donner ses classes ou assister aux répétitions. Il accompagnait sa compagnie dans les tournées. Il s’attribuait des caméos dans les spectacles qu’il créait. Je trouvais ça très beau de voir que l’esprit de la danse est quelque chose qui ne s’éteint jamais. C’est mon exemple. Il y a aussi le vénérable danseur japonais Kazuo Ôno, mort à 103 ans, qui m’inspire. J’aimerais bien en arriver là, mais je sais que ce n’est qu’un rêve.»

Tant que le public sera au rendez-vous, José Navas ne compte pas s’arrêter. Ça tombe bien, ses spectacles sont toujours très courus. Winterreise a été présenté en première mondiale au Centre culturel De Werk à Alost, en Belgique, et dans deux autres villes flamandes en janvier. La première montréalaise aura lieu le 11 février et sera suivie de neuf représentations à la Cinquième Salle de la Place des Arts. Il y aura ensuite une tournée qui le mènera à Terrebonne, Saint-Jean-sur-Richelieu, Sherbrooke et Ottawa.

José Navas aime aller en région. Il trouve que le public y est chaleureux, réceptif, intelligent.

«Il faut leur donner quelque chose de fort pour être à la hauteur de leur faim de voir quelque chose de différent. Quand j’ai imaginé mon spectacle, je n’ai pas fait de compromis pour faire de la tournée. Mon idée était d’avoir sur scène avec moi un chanteur et un pianiste. On a commencé par me dire que ce n’était pas possible à cause des coûts, ensuite parce qu’un chanteur ne peut pas interpréter Winterreise plusieurs soirs d’affilée. J’ai tenu mon bout et on y est parvenu. Le ténor Jacques-Olivier Chartier et le pianiste Francis Perron ont fait tout le travail de création avec moi, avec générosité et ouverture, et nous avons un chanteur de réserve. Le résultat du mariage de nos disciplines permet au public de vivre une expérience unique, à la fois spectacle de danse et récital de musique.»

José Navas dédie son spectacle Winterreise à ses parents, Celeste et Cruz Navas, morts l’an dernier, l’un après l’autre, dans leur Venezuela natal.