La chronique Culture

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

12 juillet 2019

Une première exposition dans un musée pour l’artiste Zilon

Qu’est-ce qu’on fait lorsqu’il y a canicule? On cherche la fraîcheur. La semaine dernière, alors que le mercure caracolait au thermomètre, j’ai mis le cap sur le bain Généreux, pas pour m’y baigner, puisque la piscine publique a fait place à un musée en 1996, mais pour visiter l’exposition Zilon et le Montréal underground. C’est donc à la fraîche que j’ai plongé dans l’univers d’un artiste aussi majeur que sous-estimé. Osez la visite à l’Écomusée du fier monde, vous serez surpris… et rafraîchis!

Zilon a contribué à forger l’image créative de Montréal, mais avant d’être cet électron libre qui bouscule, il a dû s’affranchir d’un milieu qui ne le destinait pas à être un artiste.

Né à Laval en 1956 dans une famille marquée par la violence et l’alcoolisme du père, le jeune Raymond Pilon utilise le dessin comme une échappatoire. Les superhéros des bandes dessinées l’inspirent. Sa curiosité l’amène à utiliser la caméra de la maison pour faire des expérimentations. Le résultat est loin de plaire au chef de famille. Heureusement, sa mère l’encourage, sans comprendre tout à fait la pulsion qui anime son enfant.

Au début du parcours de l’exposition, il est très touchant de voir une photo en noir et blanc du poupon Raymond dans les bras de sa maman. Juste à côté, il y a un mot écrit par l’artiste, le mot d’un orphelin de 62 ans.

… cette femme qui a mis au monde un artiste, un enfant aux yeux curieux… a essayé de comprendre l’aliénation et le talent d’un garçon étrange… Aujourd’hui, maman, tu serais fière (avec l’hommage)… (Wish you were here…) 

Marie-Marthe Moisan est décédée le 14 mai dernier à l’âge de 90 ans, six semaines avant l’inauguration de la première exposition consacrée à son fils à être présentée dans un musée.

Photo: Claude Deschênes

Je ne connais pas personnellement Zilon, mais il se trouve que nous sommes amis Facebook. Sur sa page, j’ai été témoin de la relation qu’il entretenait avec sa mère, et depuis son décès, je constate dans ses statuts le vide immense que ce départ a laissé. J’avoue que ça m’a fait voir autrement ce punk éternel.

Revenons à l’artiste. Zilon, c’est la constance dans la fulgurance. Dès les années 1970, il s’inscrit dans le mouvement punk qui carbure au «No Future». Artiste multidisciplinaire, il sait traduire la désillusion ambiante. Il se trouve au cœur de performances qui se déroulent généralement dans des lieux alternatifs, voire interdits d’accès.

Photo: Claude Deschênes

C’est extrêmement intéressant de revivre, grâce à des photos ou des vidéos qu’on croyait disparues, ce qui se passait dans le Montréal underground. À cette époque, on squattait le moindre endroit désaffecté, qu’on pense à l’hôtel Queen, à l’entrepôt frigorifique du Vieux-Port ou au tunnel Beaudry que Zilon, avec d’autres, transformait bombonne à la main.

Vous souvenez-vous du bar Le Business, angle Saint-Laurent et Milton? C’est Zilon qui a réalisé le décor de cette discothèque montréalaise, la plus hot de la fin des années 1980. Notre artiste est aussi un des acteurs importants d’un autre lieu culte de ces années-là: Les Foufounes électriques!

Photo: Claude Deschênes

Si on fait appel à lui à l’époque, c’est parce qu’il a du talent, de l’audace, qu’il est en avance sur son époque, si on peut dire. Dans un document vidéo produit pour l’exposition, vous entendrez l’homme de théâtre Robert Lepage, l’animatrice Geneviève Borne, l’historien de l’art Jean De Julio-Paquin et Sterling Downey, fondateur de Under Pressure, festival international de graffitis, et aujourd’hui conseiller municipal à la Ville de Montréal, expliquer à quel point Zilon a eu une influence majeure sur la culture québécoise et son rayonnement. Ils n’hésitent pas à dire de lui qu’il est le Keith Haring ou le Basquiat de Montréal. Tous s’entendent pour conclure que sa contribution n’est pas reconnue à sa juste valeur.

Photo: Claude Deschênes

Dans cette vidéo, on voit Zilon à l’œuvre. Quelle assurance dans le geste! Il lui suffit de quelques lignes noires pour faire apparaître un visage et de quelques hiéroglyphes de son cru pour donner de la gueule à un portrait.

Photo: Claude Deschênes

Les œuvres rassemblées par les commissaires de l’exposition, Pierre-Marc Desjardins et France Cantin, sont là pour en témoigner. Aucun doute, nous sommes devant un artiste qui a créé une œuvre consistante portant une signature forte. On reconnaît le style, et on le voit évoluer au fil des ans, au gré des collaborations, du très stylisé story-board du film Le confessionnal de Robert Lepage en 1993 au décor du jeu vidéo Far Cry: New Dawn d’Ubisoft en 2019, en passant par son travail avec le designer Dubuc, ou ses participations au Festival de jazz de Montréal et à Sensation Mode Design. À travers toutes ces collaborations, Zilon demeure un artiste d’une grande intégrité, soutient Robert Lepage, qui avait aussi fait appel à lui pour la réalisation de l’affiche de sa première mise en scène au TNM (Songe d’une nuit d’été de Shakespeare).

Photo: Claude Deschênes

Punk un toujours, punk toujours, Zilon n’a pas une personnalité commode. Souhaitons que cette exposition vraiment très réussie soit un baume sur son ego d’écorché vif et le début d’une consécration largement méritée. Mieux vaut tard que jamais. Mieux vaut aussi que cela arrive de son vivant.

Photo: Claude Deschênes

L’Écomusée du fier monde, dont la mission est de faire découvrir des volets méconnus de la culture montréalaise et de faire briller des gens qui ont façonné le Centre-Sud de Montréal, porte bien son nom et atteint tout à fait sa cible avec cet événement. Profitez de votre visite pour découvrir l’exposition permanente de l’institution, qui raconte l’histoire de ce quartier en l’abordant comme un microcosme de la révolution industrielle.

L’exposition Zilon et le Montréal underground est présentée à l’Écomusée du fier monde, 2050, rue Amherst, jusqu’au 1er septembre. C’est autour de cette date que la rue où est situé le musée changera de nom pour Atateken, un mot kanien’kéha (mohawk) qui signifie «frères et sœurs».