La chronique Société et Culture

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

27 février 2020

Disparaître

Durant l’hiver 1926, Agatha Christie, déjà connue comme la «reine du crime», se volatilisait mystérieusement à l’âge de 36 ans.



Tard en soirée, pendant que son mari passait la fin de semaine chez sa maîtresse, la romancière du Crime de l’Orient-Express laissait sa fille Rosalind à sa secrétaire et sortait prendre l’air. Le plus naturellement du monde.

Le lendemain, on retrouvait sa voiture en pleine campagne. Aucune trace d’elle. Onze jours plus tard, elle était aperçue dans un hôtel du Yorkshire où elle s’était évidemment inscrite sous un faux nom: celui de la maîtresse de son époux!

En rentrant à Londres, elle a évoqué une amnésie soudaine. Elle n’en parlera jamais à personne, pas même à sa fille, qui avait sept ans au moment des faits.

Plusieurs se sont inspirés de cette histoire, dont Alfred Hitchcock pour le film The Lady Vanishes, ou encore Gillian Flynn pour son roman Les apparences. Dans Agatha Christie, le chapitre disparu, Brigitte Kernel se glisse même dans la peau de la célébrissime pour reconstituer sa disparition.

Plus tard, dans les années 1980, à Sainte-Julie, en bordure de l’autoroute 20, sur la Rive-Sud de Montréal, une mère de famille qui habitait sur notre rue est aussi disparue. Elle allait acheter du lait ou des cigarettes, je ne me souviens plus. Ce dont je me souviens, c’est que ses filles avaient alors l’âge de ma sœur et moi. Bien plus tard, à l’émission Les retrouvailles de Claire Lamarche, son mari se trouvait sur le plateau de télé. Il la cherchait encore.

Le 9 mai 2017, une jeune chimiste de 26 ans, tout ce qu’il y a de plus «normale» en apparence, ne rentrait pas sur son lieu de travail à Rimouski. Silence radio. Elle se serait départie de ses pièces d’identité et de son cellulaire à la hauteur de Trois-Pistoles, avant d’être retrouvée, saine et sauve, deux semaines plus tard en Saskatchewan. Disparition volontaire.

Ce fait divers fait d’ailleurs partie de ce qui a déclenché la création de Ceux qui se sont évaporés de la dramaturge Rébecca Déraspe, présentée dès le 3 mars au Théâtre d’Aujourd’hui dans une mise en scène de Sylvain Bélanger. «Elle, tout ce qu’elle voulait, c’était sortir de sa vie. Elle n’avait pas été capable de dire à son chum qu’elle le quittait. Elle est juste disparue», déclare la créatrice qui, comme plusieurs, a parfois songé sommairement à disparaître.

Photo: Facebook Centre du Théâtre d'Aujourd'hui

Dans sa pièce, c’est Emma qui est partie sans laisser de trace. Femme dans la jeune trentaine, mère, conjointe, fille, amie, elle menait jusqu’à présent une vie normale. Aux prises avec les conséquences de son absence, ses proches vont chercher à comprendre.

Une femme. Une mère. Elle aussi. «La pression sociale d’être une mère, ça peut devenir claustrophobant dans notre identité. Tu dois correspondre à ce que c’est être une mère. Ajoute à cela une possible propension à se faire imposer une identité par le monde autour. Un jour, elle se dit qu’elle ne sait pas qui elle est. Cette prise de conscience peut faire qu’elle n’a plus le choix de partir, quitte à abandonner sa fille de cinq ans», précise Rébecca Déraspe.

Bien sûr, l’envie de disparaître n’est pas que l’apanage des femmes ou des mères de famille dans la trentaine. Je pense néanmoins que ces histoires en particulier m’obsèdent toujours parce qu’à travers ces femmes, je fais plus facilement une sorte de projection, une fuite par procuration ou je-ne-sais-trop. Un psy dans la salle?

Or, qui n’a jamais voulu disparaître, se construire une nouvelle identité, recommencer ailleurs, autrement, dans la peau d’un.e. autre? «Je pense que l’échec, la honte, la peine immense, la déception amoureuse, professionnelle ou autre peuvent parfois conduire à cette envie de se volatiliser», ajoute la dramaturge, qui a elle-même fantasmé sur l’idée de sauter dans un train en marche quand elle avait sept ans.

Dans Disparaître de soi, une tentation contemporaine, l’anthropologue David Le Breton appelle «blancheur» l’état de ceux qui, au bord du burnout, passent à l’acte. «La blancheur est cette volonté de ralentir ou d’arrêter le flux de sa pensée, de mettre enfin un terme à la nécessité sociale de toujours se composer un personnage selon les interlocuteurs en présence», explique-t-il dans ses pages. Elle peut d’ailleurs se manifester autrement que par le cas extrême de la disparition volontaire: sommeil, anorexie, drogues, alcool, refuge dans la chambre à coucher, jeux en ligne, vie virtuelle, etc.

Le cas des évaporés du Japon

En parlant avec la lucide Rébecca Déraspe, aussi fascinée que moi par la question des disparitions volontaires, nous ne pouvons nous empêcher de penser aux fameux «évaporés» du Japon auxquels se sont intéressés la journaliste Léna Mauger et le photographe Stéphane Remael dans l’ouvrage Les Évaporés du Japon (2014), dans lequel on apprend qu’ils sont plus de 100 000 hommes et femmes, chaque année là-bas, à disparaître de leur plein gré. Parmi eux, 30 000 choisissent de se suicider. Les autres, nul ne les revoit.

Le duo soulève d’ailleurs le même questionnement que moi au sujet de la possibilité de disparaître efficacement «pour vrai» en 2020, à l’ère des réseaux sociaux, des techniques de traçage, de surveillance et compagnie.

Dans son roman Les évaporés, inspiré aussi par ce phénomène, l’écrivain Thomas B. Reverdy évoque en ce sens l’existence au Japon d’entreprises de «nettoyeurs» et d’agences d’évaporateurs pour permettre à l’aspirant évaporé de disparaître partout, de ne même plus se retrouver sur un quelconque relevé gouvernemental. C’est ainsi que la disparition est la plus totale.

Sans avoir de doctorat en psychologie ni l’une ni l’autre – juste des expériences personnelles et une connaissance pas pire de la création –, avec Rébecca Déraspe, on en convient que la fiction s’avère peut-être aussi une manière de disparaître de notre vie en se mettant dans la peau d’autres pour un moment.

C’est certes moins radical que dans les cas évoqués plus haut, mais tout de même, ce n’est pas bête de penser que la personne qui crée, comme celle qui savoure l’œuvre en question, cherche en quelque sorte à adopter une autre identité. On serait donc peut-être, consciemment ou pas, plus nombreux qu’on pourrait le croire à vouloir se pousser.

L’art peut donc aussi être une forme de disparition. Une «saine» disparition, mais tout de même, il représente en quelque sorte une certaine envie de rompre avec le réel.

Pour plusieurs comme moi, le «shoot» est assez puissant et salvateur pour que nous ne ressentions pas de manière foudroyante la pulsion de partir pour ne jamais revenir vers famille et amis par un beau dimanche après-midi. C’est déjà ça. Courons plutôt au théâtre voir Ceux qui se sont évaporés.

Je craque pour…

Je serais bête de ne pas vous inviter à la 41e édition du Salon du livre de l’Outaouais, qui se déroule au Palais des congrès de Gatineau jusqu’au 1er mars. Je m’y trouve au moment où j’écris ces lignes et je suis à même de constater l’effervescence de l’événement qui se déroule autour du thème : «De quel livre tu te chauffes ?»

La présidente d’honneur est Naomi Fontaine. Mishka Lavigne, Jean Boisjoli, Martine Delvaux, Stanley Péan, Pierre-Yves Villeneuve, Zachary Richard, Andrée A. Michaud sont les invités d’honneur de ce moment rassembleur autour de la littérature.