La chronique Société et Culture

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

18 juin 2020

Culture: état des lieux (3/3)

Un doux vent d’espoir

Entendez-vous les cris de réjouissances? C’est enfin reparti pour quelques tournages de séries et de films québécois, comme 5e rang, qui pourra enfin compléter ses douze épisodes diffusés sur ICI Télé à l’automne. Souhaitons qu’il n’y ait pas trop de scènes sulfureuses ou de batailles à la ferme de Marie-Luce, parce qu’il y aura désormais quand même des mesures sanitaires liées à la COVID-19 à respecter dans le monde réel, notamment les satanées distances qui sauvent des vies, certes, mais qui causent tout de même des soucis aux productions. Mais, on le sait désormais, les artistes sont capables de tout, tout, tout, de se retourner sur un dix cenne et de se… «réinventer»! OUI!



C’est quand même un sacré progrès depuis la mi-mars, alors que tout s’est arrêté. Si, à ce moment-là, et un peu plus tard, quand j’ai commencé à faire l’état des lieux du milieu culturel, on ne savait plus à quel saint se vouer, à part celui de la PCU salvatrice, voilà que le portrait change de jour en jour, s’adaptant – pas le choix – aux nouvelles règles et permissions qui entrent en vigueur.

C’est enfin reparti pour quelques tournages de séries et de films québécois, comme 5e rang, qui pourra enfin compléter ses douze épisodes diffusés sur ICI Télé à l’automne. Photo: Facebook 5e rang

«Si le 10 mars dernier on m’avait dit que tout allait s’arrêter, je ne l’aurais jamais cru. Et pourtant… On dirait que ça fait 100 ans, on s’est conditionnés à faire attention à nous, à notre famille. Je pense qu’on va progresser là-dedans, qu’il faut être sages, plus sages qu’impatients quand même. Ça ne donne rien de recommencer n’importe comment à tourner, il y a des plateaux où ils sont une vingtaine à avoir attrapé le coronavirus, on ne va pas recommencer ça… Il faut faire autrement. On va faire autrement», me confiait avec philosophie, à la mi-mai, la présidente de l’Union des artistes (UDA), Sophie Prégent.

Notons par ailleurs qu’elle me confirmait alors que, depuis le 1er avril, c’est plus de 350 000$ en dons qui avaient été remis aux artistes dans le besoin qui en avaient fait la demande à l’UDA. En temps normal, en une seule année, c’est quelque 220 000$ qui sont remis… Madame Prégent rappelle aussi que certains jours, jusqu’à 25 demandes d’aide financière pouvaient leur être faites.

Alors que ça semblait reprendre plus lentement dans le monde des arts de la scène, comme au théâtre, un secteur culturel fort actif et créatif au Québec, un doux vent d’espoir semble souffler au-dessus des salles de spectacle avec cette nouvelle consigne du directeur national de la santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda, qui a annoncé qu’à partir du 22 juin, des rassemblements de 50 personnes ou moins seront possibles.

Or, soyons réalistes, les artistes de la scène ont beau se virer de bord comme des dieux de talent et de débrouillardise imaginative, ils ne sont pas pour autant des démiurges. Les spectacles, surtout les pièces de théâtre, qui exigent entre autres des répétitions, beaucoup de répétitions en groupe, ne se montent pas en deux semaines. «On demande des battements de trois mois pour présenter une œuvre aboutie, on ne voudrait pas non plus se retrouver à une semaine d’avis à présenter quelque chose au public quand on n’est pas prêts…», m’expliquait à la mi-mai Anne Trudel du Conseil québécois du théâtre (CQT).

Les artistes de la scène ont beau se virer de bord comme des dieux de talent et de débrouillardise imaginative, ils ne sont pas pour autant des démiurges. Photo: Kyle Head, Unsplash

Inégalités artistiques

Néanmoins, il était temps qu’on donne des balises un peu plus claires. Ainsi, les productions pourront planifier enfin. Je leur souhaite bonne chance pour monter des œuvres avec la distanciation requise en répétitions, sur scène, alléluia. C’est aussi ça, le grand drame des mesures qui touchent les intervenants du secteur culturel, selon leur domaine respectif: tous ne sont pas égaux; un humoriste seul sur scène ou la présentation d’un film en salle risquent de pouvoir plus simplement se faire qu’un Molière avec quinze acteurs.

«On ne peut pas tous nous mettre dans le même panier… Si les tournages peuvent reprendre avant nous, tant mieux pour eux. Mais qu’est-ce qu’on prépare pour nous alors? On ne pourra pas tous se retrouver devant l’écran, ce n’est pas possible et ce n’est pas ça qu’on souhaite non plus», précise Anne Trudel.

À la mi-mai, quand je me suis entretenue avec celle qui est aussi comédienne, elle me disait que le CQT réitérait l’importance de la transparence dans la conversation avec le gouvernement, qu’il fallait que les gens du milieu soient consultés, car les mesures allaient affecter les artistes de théâtre sur le long terme, et qu’avec raison, l’impatience se faisait sentir. «On aurait souhaité une mesure compensatoire aux cachets qui devaient être honorés pour une production prévue et qui n’ont pas pu l’être parce que tout s’est arrêté, que l’argent a cessé de rentrer du côté des billetteries comme du financement privé, de la philanthropie, etc.», a-t-elle alors déclaré en revenant notamment sur cette lettre ouverte des artistes au lendemain de la présentation du premier plan de relance peu convaincant de la ministre de la Culture, Nathalie Roy.

Une chose me semble sûre: les séquelles de la crise pandémique actuelle se feront sentir longtemps encore, malgré l’assouplissement des mesures sanitaires, malgré les réouvertures graduelles de salles, malgré le génie des créateurs pour imaginer l’inimaginable pour se remettre en selle et offrir la qualité à laquelle on nous a habitués depuis belle lurette au Québec. Ce n’est pas parce qu’il y a un doux relâchement estival qu’il faut relâcher l’aide et le soutien. À l’automne, la vie va reprendre, les comptes à payer aussi, et également le besoin de s’en mettre plein les yeux et les oreilles de ces arts vivants si précieux pour s’élever l’âme.

À lire aussi:

Culture: état des lieux (1/3) : Cri du cœur des écrivains

Culture: état des lieux (2/3): Mais où est la musique?