La chronique Société et Culture

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

24 janvier 2020

Ode au naturel: quand les personnalités publiques prennent la parole

Cette semaine, sur Twitter, la chanteuse Pink annonçait qu’elle avait choisi de se laisser vieillir sans avoir recours aux multiples techniques de rajeunissement plus ou moins invasives offertes sur le marché. Il y a quelques mois, c’est l’animatrice Pénélope McQuade qui avait fait une déclaration similaire sur Facebook, là même où la semaine passée, la percussionniste Mélissa Lavergne, mieux connue comme coanimatrice de Belle et Bum, déclarait en avoir assez qu’on lui donne des conseils «amicaux» pour avoir l’air plus jeune. Depuis quand faut-il se justifier de laisser la vie nous passer sur le corps? Peut-être depuis que la pression d’arrêter le temps se fait si forte.

Je ne suis pas en train de critiquer celles et ceux qui freinent les effets des années sur leur apparence. Au contraire, je peux tellement comprendre, étant moi-même prisonnière des diktats de la beauté, et ayant eu recours aux vertus de traitements au laser et aux meilleures crèmes (je m’en fais «accroire») pour essayer de contrecarrer en douceur mes imperfections. Je serais bien menteuse de vous dire que je trippe de me voir vieillir (j’ai la jeune quarantaine) et je suis consciente aussi que quelques modifications peuvent améliorer la qualité de vie au quotidien de certaines personnes, les alléger du poids d’une insatisfaction liée à leur aspect physique. J’ai vu des amies sourire de nouveau après des augmentations mammaires, des liposuccions ou le comblement de rides.

Or, j’ai l’impression que ça fait 30 ans qu’on décrypte ce sujet-là dans les chroniques et reportages (on a blâmé les mannequins trop maigres, les Barbie, les acteurs refaits, les magazines de mode…). La militante et auteure Léa Clermont-Dion est même à l’origine de l’adoption gouvernementale il y a une dizaine d’années d’une Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée. Malheureusement, j’ai l’impression qu’on n’est pas encore parvenus à régler la question, mis à part en ce qui concerne la présence plus assumée et valorisée de la diversité corporelle, justement. Néanmoins, rien n’est encore gagné de ce côté puisque chaque fois qu’on en voit, on se met à taper des mains comme si on accueillait le Messie.

Sur Facebook, la percussionniste Mélissa Lavergne déclarait en avoir assez qu’on lui donne des conseils «amicaux» pour avoir l’air plus jeune. Photo: Sacha Bourque, Facebook Mélissa Lavergne

S’accepter, s’aimer…

Nous n’y sommes pas encore arrivés, parce que, paradoxalement, l’obsession de stopper le vieillissement, de correspondre aussi à certains standards de beauté se poursuit, gagne même du terrain sur Instagram notamment (c’est là que se tient une majorité de jeunes), où les images retouchées de moues boudeuses sont plus abondantes et attirantes que les paysages hivernaux. Donc, soit tu acceptes ce que tu es et ce que tu deviens au fil des ans, soit tu pars au champ de bataille lutter contre une armée de rides, d’affaissements, le grisonnement et autres petites apparitions «sensationnelles». Entre les deux, difficile de ne pas se comparer, de ne pas se remettre en question, de ne pas être tenté de se faire retoucher ici et là. Et si ça me rendait plus heureux? Et si j’en rajoutais pour être encore plus heureux? Et ainsi de suite. Surtout, ne pas juger le choix des autres parce qu’après tout, ils peuvent bien faire ce qu’ils veulent de leur corps. C’est ce que je me suis toujours dit, mais qu’on ne vienne pas me dire qu’il est facile de refuser l’asservissement et d’afficher son plus beau sourire, que ça vaut tellement plus que n’importe quel air de jeunesse… (foutaise) – et de s’aimer, s’aimer, s’aimer, de s’accepter tel que nous sommes. On se l’est fait dire 75 000 fois, ça, et que ce n’est pas la beauté qui compte!

Pendant qu’on fait cet effort d’accepter le passage du temps, qu’on tente de se convaincre que c’est l’fun de vieillir, v’lan, on nous envoie des messages contradictoires quand le soir à la télé, dans une série de l’heure, le personnage du père de famille dans la cinquantaine (re)fait sa vie avec une vingtenaire qui pourrait presque être sa fille. Ça en est même devenu redondant comme scénario, sans jamais que ce ne soit remis en question en télé comme dans la société. L’acteur américain Keanu Reeves apparaissait récemment sur une photo avec sa compagne, l’artiste Alexandra Grant – beauté non retouchée de 46 ans –, et le monde s’est énervé comme si on venait de trouver la solution pour contrer la faim dans le monde.

Un double discours mêlant

Bien sûr, je suis consciente que le sujet que j’examine ici, sur la tyrannie de la beauté, reflète des préoccupations occidentales de privilégiés. Or, il s’avère que j’habite au Québec en 2020 et que comme plusieurs, ça me fascine un peu de voir ça aller. Ça ne m’empêchera jamais de dormir, et d’autres combats sont plus importants à mener en ce moment, mais j’avais envie de souligner ma crainte du double discours, de devoir un jour trouver les mots justes pour expliquer des affaires à ma fille de six ans qui me demande déjà si elle est belle. Je dis quoi? Que l’important c’est d’être gentil? Allons donc! Les grands principes bouddhistes n’ont pas encore investi les cours d’école.

Pour elle et les autres, pour essayer de trouver des perches un peu partout, des points d’ancrage auprès de modèles dans le discours ambiant, l’impact des déclarations d’acceptation de soi au naturel des derniers mois sur les réseaux sociaux par des personnalités publiques est essentiel. Oui, il faut retaper sur le même clou rouillé. Entre les manifestations bénéfiques de la diversité corporelle et l’obsession de la perfection physique et de la jeunesse éternelle qui perdure d’après ce qu’on nous donne à voir, un monde de questions impossibles à cerner en quelques lignes, juste d’humbles observations se voulant respectueuses à l’endroit de tous et que je ne suis certainement pas la seule à soulever en ce début de 21e siècle, demeurent d’actualité.

Je craque pour… 

Le visage de Mamina de Simona Ciraolo (Gallimard jeunesse) – 3 à 6 ans

Une grand-mère et sa petite-fille discutent de tout et de rien, comme ça arrive si souvent, parce qu’elles sont très proches l’une de l’autre. Puis, la petite se demande candidement d’où viennent toutes ces expressions sur le visage de sa Mamina. Pourquoi en a-t-elle autant? C’est à cause des petites rides un peu partout apparues au fil des années et qui racontent chacune un plaisir, une douceur, une rigolade, une gêne, une tristesse… Ces rides parlent de la vie et ça fait sourire la petite-fille, qui adore ce qu’elle voit.