La chronique Société et Culture

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

8 juin 2020

Culture: état des lieux (1/3)

Cri du cœur des écrivains

«Je n’ai jamais autant lu que pendant le confinement», m’ont confirmé plein de gens autour de moi, et pas que des intellos. Mes suggestions de lecture en ligne, elles, n’ont jamais été autant partagées sur les médias sociaux.



Ça ne lira jamais assez à mon goût au Québec, mais ça lit, et ça me réjouit. Ça ne donne pas pour autant aux différents acteurs du milieu du livre des salaires équivalents à celui de Guy Laliberté, nous en sommes à des distances lunaires, surtout en pandémie, d’où l’impatience donc de l’UNEQ (Union des écrivaines et des écrivains québécois) de recevoir plus de précisions liées spécifiquement aux auteurs depuis l’annonce de la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, le 1er juin dernier au point de presse du premier ministre et au cours duquel, je le rappelle, elle a promis d’accorder un budget de 400 millions $ sur deux ans pour relancer le milieu culturel, dont 250 millions $ d’argent neuf.

«Nous avons appris que les écrivaines et écrivains québécois étaient concerné.es par une seule des mesures annoncées, soit la bonification du budget du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), qui pourra ainsi attribuer davantage de bourses de création. Toutefois, les 4 millions $ d’argent neuf qui seront injectés le seront dans l’ensemble des programmes de bourses, et ce, pour toutes les disciplines: arts du cirque, arts visuels, arts numériques, chanson, cinéma et vidéo, danse, métiers d’art, musique, recherche architecturale, théâtre… ainsi que la littérature et le conte. Chaque discipline n’aura donc droit qu’à une fraction des millions annoncés», a rappelé l’UNEQ, dans un communiqué envoyé le 4 juin dernier, en marge d’investigations auprès des différentes instances gouvernementales.

Je précise par ailleurs pour ceux qui l’ignoreraient que, depuis plus de 40 ans, l’UNEQ regroupe des poètes, des romanciers, des auteurs dramatiques, des essayistes, des auteurs pour jeunes publics et des auteurs d’ouvrages scientifiques et pratiques et qu’elle représente plus de 1600 auteurs.

Quel ne fut pas mon étonnement en constatant par ailleurs que les écrivains ne seraient pas admissibles au fonds d’urgence, lui aussi annoncé le 1er juin dernier et qui sera, lui, géré par l’Union des artistes (UDA) et la Guilde des musiciens. «Qu’est-ce qui explique cette discrimination? Les écrivain(e)s représenteraient-ils une "sous-catégorie" d’artistes?», se demande avec raison l’UNEQ.

Je ne le répéterai jamais assez: qu’y a-t-il à la base d’un nombre incalculable de créations cinématographiques, musicales, télévisuelles, littéraires qui font la fierté des Québécois? Des mots, des textes, des romans, dont plusieurs servent souvent de sources d’inspiration ou de base aux créateurs qui les adaptent ou s’en inspirent fortement. Qui écrit ces histoires? Nos écrivains. Merci, bonsoir. Il serait peut-être temps de leur accorder une part plus précise du gâteau distribué par la ministre qui, malheureusement, n’a pas donné suite à mes demandes répétées d’entrevues.

«L’urgence pour plusieurs de nos membres n’est pas de déposer une demande de bourse pour un nouveau projet de création, dont les résultats seront connus quelque part à l’automne et demeurent imprévisibles, car rappelons que le dépôt d’une demande ne garantit en rien l’obtention d’une aide. L’urgence, c’est de savoir comment ils vont passer au travers de l’été!», s’exclame la présidente de l’UNEQ, Suzanne Aubry, qui est également romancière. «L’urgence, c’est de payer les factures, le loyer et l’épicerie, en attendant que les parutions et les ventes de livres reprennent leur cours normal, que les salons du livre puissent avoir lieu, que les conférences et rencontres d’auteurs en bibliothèque puissent reprendre. Et il ne faut pas oublier que les autrices et les auteurs ne reçoivent leurs redevances qu’un an après la parution d’un livre.» Un an, c’est longuet sur les bords, mettons. Si, dans un premier temps, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, prolongeait la Prestation canadienne d’urgence pour les artistes, en leur permettant d’y avoir accès pour quatre mois supplémentaires, ce serait déjà ça de pris.

Il serait peut-être temps d'accorder aux écrivains une part plus précise du gâteau distribué par la ministre. Photo: Kaitlyn Baker, Unsplash

Solution?

Tant qu’à être dans la situation de l’écrivain au Québec, ça fait un moment que je pense à des solutions pour payer celles et ceux qui écrivent et pour lesquels écrire n’est pas qu’une «passion», comme on l’entend si souvent pour justifier le fait de ne pas les payer décemment. Pour plusieurs, écrire, c’est aussi un boulot. Un parmi d’autres parce qu’ils doivent évidemment, pour la grande majorité d’entre eux, faire une ou plusieurs autres jobs pour payer le loyer.

À ce sujet, je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi l’auteur qui n’a aucune entente collective encadrant ses conditions de travail, ni aucune grille tarifaire validée, et qui est à la base d’une industrie générant des emplois serait le seul à devoir exercer son travail à temps perdu, sans aucune rémunération assurée, sauf parfois peut-être ce qu’on appelle des à-valoir et qui sont des versements à la signature du contrat d’une avance sur les droits d’auteur, un montant qui excède rarement les 2000$.

Une amie écrivaine avançait la solution que les éditeurs puissent verser un salaire à leurs écrivains sous contrat pendant qu’ils écrivent. Ce salaire pourrait se négocier d’après la nature du projet d’écriture, du temps estimé, bref, l’écrivain pourrait s’y consacrer à temps complet sans avoir à trop se soucier de cumuler les emplois, de travailler pendant ses vacances ou la nuit après les heures de travail. À titre d’exemple, pour un projet évalué à six mois de travail au salaire minimum pour des semaines de 40 heures (ce serait au créateur de répartir son travail comme bon lui semble), il pourrait se voir remettre quelque 12000$, en plus des redevances liées aux ventes du livre en question établies selon une entente avec l’éditeur.

Or, suivant ce scénario, malheureusement, l’éditeur serait dans l’obligation de publier moins de titres annuellement, donc, peut-être, de nous priver de perles sur lesquelles nuls ne miseraient dans un système de rémunération tel que proposé. À contrario, dans le lot de nouveautés annuelles, il arrive peut-être aussi que des perles passent inaperçues et ne connaissent jamais l’éclairage qu’elles mériteraient. Me voilà bien perplexe. Cette question et bien d’autres concernant entre autres l’amélioration des conditions socioéconomiques des auteures et des auteurs en ces temps de pandémie mériteraient que les membres de l’UNEQ puissent s’asseoir avec la ministre afin de pouvoir bénéficier eux aussi d’une part du plan de relance selon les propres spécificités du milieu des lettres, qui a moins que d’autres à gagner à travers le prisme des nouvelles technologies qui semble tant exciter le gouvernement actuel.