La chronique Culture

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

12 décembre 2019

2019 Revue et corrigée, finir l’année avec le sourire aux lèvres

Nous revoilà (déjà!) à l’heure des bilans. Même si 2019 n’a pas été souvent très drôle, il y a quand même moyen de finir l’année en riant de ce qui nous a fait damner ces derniers mois. Pour une 15e année, le Théâtre du Rideau Vert lance le bal des revues humoristiques avec 2019 Revue et corrigée, et nous met, encore une fois, le sourire aux lèvres.



Le spectacle commence avec celle qui a été nommée cette semaine personnalité de l’année par le magazine TIME: nulle autre que Greta Thunberg. La jeune environnementaliste suédoise arrive sur scène vêtue de son anorak jaune en soufflant dans la voile de son petit bateau. Elle est entourée notamment de Dominic Champagne, de la mairesse Valérie Plante et de Manon Massé, tous incroyablement ressemblant. Marc St-Martin, qui prête ses traits à cette «Fifi Brindacier 2.0», reprend à la perfection son How dare you?

Photo: François Laplante Delagrave

Nous voilà lancés sur les sujets qui ont fait débat cette année, à commencer par l’avenir de la langue française, dans un numéro qui oppose les hauts cris de la passionaria Denise Bombardier aux chansons bilingues des artistes de l’heure que sont Loud et Cœur de Pirate. Évidemment, la loi sur la laïcité est aussi abordée. En fait, elle est expliquée par Passe-Montagne, Fatwa, une nouvelle marionnette portant le voile, et Simon Jolin-Barrette, renommé Passe-Baillon (beau flash). Le troisième lien de Québec, lui, est vu par la lorgnette du maire Régis Labeaume interviewé par Pierre-Yves McSween, l’auteur du livre En as-tu vraiment besoin?

L’avenir de la langue française est abordée dans un numéro qui oppose les hauts cris de la passionaria Denise Bombardier aux chansons bilingues des artistes de l’heure que sont Loud et Cœur de Pirate. Photo: François Laplante Delagrave

Les femmes qui ont fait jaser en 2019 sont pratiquement toutes là. Catherine Dorion, dans un costume de Chewbacca, fait suer le président de l’Assemblée nationale, François Paradis, avec un discours qui rappe. Sous l’œil morne de sa mère, la championne des Internationaux de tennis des États-Unis, Bianca Andreescu, se proclame Tennis Queen sur l’air d’un succès de la comédie musicale Mamma Mia. Safia Nolin nous apparaît en cliente de Desjardins victime d’un vol d’identité. Tu as beau chanter toute nue, tu peux quand même te faire détrousser!

Safia Nolin nous apparaît en cliente de Desjardins victime d’un vol d’identité. Photo: François Laplante Delagrave

Les scripteurs multiplient ces habiles recoupements pour arriver à couvrir le maximum de sujets d’actualité et à parler du plus grand nombre de personnalités. Par exemple, pour illustrer la tendance observée à la télévision québécoise de recevoir toujours les mêmes invités, ils ont imaginé un numéro où Pénélope McQuade, Maripier Morin et France Beaudoin reçoivent la même Céline Dion qui, évidemment, n’a pas besoin de plus d’attention pour se mettre à cabotiner.

Pénélope McQuade, Maripier Morin et France Beaudoin reçoivent la même Céline Dion, qui, évidemment, n’a pas besoin de plus d’attention pour se mettre à cabotiner. Photo: François Laplante Delagrave

Le délicat thème de la diversité à l’écran est abordé par les deux gars qui ont le plus de temps d’antenne à Radio-Canada. Guy A. Lepage et Jean-Philippe Wauthier soumettent à l’épreuve des faits la politique de leur patronne voulant que toutes les émissions du diffuseur doivent, d’ici 2025, compter au moins un membre de la diversité dans leurs équipes. Disons que dans l’échange, le saugrenu de la décision de Catherine Tait ne manque pas de ressortir.

Dans un autre sketch, l’équipe des auteurs, dirigée par Daniel Leblanc, convoque André Sauvé pour expliquer le contentieux entre Justin Trudeau et Jody Wilson-Raybould. Ce qui est franchement drôle, c’est que Sauvé doit se soumettre à beaucoup de contorsions mentales et physiques pour arriver à nous faire comprendre le litige entre le premier ministre et sa procureure générale.

André Sauvé est convoqué pour expliquer le contentieux entre Justin Trudeau et Jody Wilson-Raybould. Photo: François Laplante Delagrave

Autre belle astuce pour s’assurer de couvrir le plus grand nombre de sujets: l’encan des cochonneries de 2019. On s’amuse, sous la forme d’une vente aux enchères, de toutes ces choses dont on a voulu se débarrasser cette année: la clé USB du Mouvement Desjardins, le pont Champlain, les habits de Don Cherry, les menottes de l’UPAC.

Photo: François Laplante Delagrave

La télévision est toujours autant dans la mire de Revue et corrigée. Les cibles de cette année sont Révolution et son animateur trop enthousiaste, District 31 et ses dialogues trop réalistes, Dans l’œil du dragon, avec une Caroline Néron qui tente de revendre ses restes de bijoux sous un autre nom, et le fameux échange entre Gilles Duceppe et son fils Alexis lors de la soirée des élections de Radio-Canada en octobre dernier. À mon «riromètre», je déclare que cette scène remporte la palme.

La télévision est toujours autant dans la mire de Revue et corrigée. Photo: François Laplante Delagrave

La production de cette année comporte plusieurs nouveautés. Outre le décor très ingénieux qui consiste en un mur de lumières, il y a l’arrivée de deux nouveaux joueurs dans l’équipe: François Parenteau et Martin Vachon. J’ai eu l’impression que l’ancien membre des Zapartistes amenait un peu plus de mordant au ton du spectacle. En tout cas, il fait un Dominic Champagne plus vrai que nature et ses imitations de Jean-Pierre Ferland, Donald Trump et Stephen Harper sont excellentes. Quant à l’autre nouveau venu, que les habitués de la télévision ont pu voir dans Cheval-Serpent, Les magnifiques et Mémoires vives, il a la jeunesse et la souplesse nécessaires pour incarner Passe-Montagne, Jean-Philippe Wauthier, André Sauvé et un concurrent de l’émission de danse Révolution.

Martin Vachon a la jeunesse et la souplesse nécessaires pour incarner Passe-Montagne, Jean-Philippe Wauthier, André Sauvé et un concurrent de l’émission de danse Révolution. Photo: François Laplante Delagrave

Julie Ringuette, qui est de retour cette année, possède le même genre de qualités que Martin Vachon en plus d’un bon registre vocal. Elle peut faire autant Céline Dion que Cœur de Pirate. Il lui suffit d’une perruque et elle devient la mairesse Valérie Plante, la chanteuse Roxane Bruneau ou l’humoriste Rosalie Vaillancourt.

Julie Ringuette peut faire autant Céline Dion que Cœur de Pirate. Photo: François Laplante Delagrave

Revue et corrigée ne serait pas le rendez-vous qu’il est devenu sans Suzanne Champagne et Marc St-Martin. Chacun d’eux a développé de nouveaux personnages cette année. La Elizabeth May de Suzanne Champagne est aussi irrésistible que sa Pauline Marois, et que dire de ses incarnations de Caroline Néron et Safia Nolin! Pour sa part, Marc St-Martin continue d’être la bougie d’allumage de cette équipe. De Greta Thunberg à Simon des Trois Accords, en passant par Patrick Bruel, François Legault et Michel Bergeron, il est pratiquement toute l’année 2019 à lui seul.

La Elizabeth May de Suzanne Champagne est aussi irrésistible que sa Pauline Marois, et que dire de ses incarnations de Caroline Néron et Safia Nolin! Photo: François Laplante Delagrave

Voilà une production encore une fois très recommandable, qu’on peut même suggérer à nos lecteurs de la région de la Capitale-Nationale puisque, pour la première fois, il y aura une série de représentations au Théâtre du Capitole de Québec, du 9 au 12 janvier 2020.

Vu: le film Chaakapesh de Roger Frappier et Justin Kingsley

Parmi les nombreuses initiatives qui auront marqué le passage de Ken Nagano à l’Orchestre symphonique de Montréal, il en est une que les Premières Nations et les Inuits du Québec n’oublieront pas de sitôt. Je parle de la tournée que l’OSM a faite dans le Grand Nord et la Basse-Côte-Nord du Québec en septembre 2018.

Photos © Fragments Distribution

Maestro Nagano avait pris soin que cette tournée soit sous le sceau de la rencontre. Oui, les musiciens montreraient ce qu’ils savent faire de mieux, c’est-à-dire jouer de la grande musique classique, mais leurs concerts à Kuujjuaq, Salluit, Kuujjuarapik, Oujé-Bougoumou, Mashteuiatsh et Uashat mak Mani-Utenam seraient aussi une occasion de mettre en lumière la culture de leurs hôtes.

Photos © Fragments Distribution

Le film Chaakapesh, qui prend l’affiche cette semaine à Montréal, Québec et Sherbrooke, raconte comment s’est passée cette rencontre. Le documentaire, qui dure 126 minutes, s’attarde à toutes les étapes de ce projet. On voit comment le dramaturge autochtone Tomson Highway et le compositeur de musique contemporaine Matthew Ricketts ont donné naissance à Chaakapesh, un opéra de chambre inspiré d’une légende autochtone intégrée au programme. Comment l’Innu Florent Vollant, le Cri Ernest Webb et l’Inuite Akinisie Sivuarapik se sont greffés à ce récit. Comment les musiciens de l’OSM se sont approprié cet univers. Comment ce public vivant au-delà du 50e parallèle a reçu cette œuvre originale qui parle d’eux.

Photos © Fragments Distribution

Les images que Roger Frappier et Justin Kingsley ont rapportées de cette tournée sont bouleversantes. D’abord, la nature y est grandiose. Ensuite, c’est la découverte de ces communautés tissées serrées dont la population est extrêmement jeune. On ne peut qu’être touché par l’accueil empreint de curiosité que ce public novice réserve à ces visiteurs venus d’un sud si différent. Ce film fait une grande place à la musique (la qualité du son des captations est remarquable), mais il offre aussi une rare occasion d’entendre la voix de gens qui habitent le même pays que nous, mais à qui on a trop longtemps fait la sourde oreille.