Les chefs Dominique Dufour et Stéphanie Audet. Photo: Facebook Les Femmes Chefs de Montréal
Les chefs Dominique Dufour et Stéphanie Audet. Photo: Facebook Les Femmes Chefs de Montréal
14 février 2018Auteure : Véronique Leduc

La place des femmes en cuisine

Tannées du sexisme en cuisine. Épuisées de devoir se prouver à cause de leur genre. Fatiguées d’être sous-représentées dans les médias. Les femmes chefs d’ici s’organisent.

Je vous parlais le printemps dernier de l’initiative #havewemetchef lancée sur les médias sociaux par Ivy Knight, une écrivaine culinaire de Toronto qui souhaitait contrer la sous-représentation des femmes chefs dans les médias. Le mouvement avait fait parler, mais sans créer de grandes vagues, et est déjà, on le dirait bien, tombé dans l’oubli.

Toutefois, ce mois-ci, le sujet fait de nouveau sa place, cette fois au Québec, grâce à l’événement Women with Knives, tenu du 5 au 8 février et organisé par le Centre PHI de Montréal et le groupe Les femmes chefs de Montréal. Dans une courte présentation vidéo, l’événement fait valoir qu’au Québec, seulement 12,8% des chefs présents dans les médias sont des femmes. Et la situation est encore pire à l’échelle mondiale alors que les femmes chefs dans les médias occupent un maigre 5%. Pourtant, selon Deborah A. Harris, sociologue et auteure de Taking the Heat: Women Chefs and Gender Inequality, invitée à s’exprimer lors de l’événement Women with Knives, les femmes représentent 52% des travailleurs du milieu de la restauration, alors que seulement 19% d’entre elles occupent des positions de chefs.

Grâce à une conférence, deux démonstrations culinaires et un souper gastronomique, Women with Knives voulait donner la parole aux femmes qui œuvrent en cuisine et démontrer leur talent. Les têtes d’affiche de l’événement: Ana Ros et Colombe St-Pierre. L’une, Slovène nommée en 2017 meilleure femme chef au monde par le palmarès The World’s 50 Best Restaurants; l’autre, qui tient à bout de bras depuis 2003 Chez Saint-Pierre, au Bic, un restaurant gastronomique axé sur le terroir du Bas-Saint-Laurent.

Colombe St-Pierre

Colombe St-Pierre a d’ailleurs beaucoup fait parler d’elle récemment. Sa présence et son langage franc à propos du métier de chef en région ont été remarqués dans le documentaire 100 ans à table diffusé en début d’année par Télé-Québec.

Puis, dans le magazine Caribou (en toute transparence, j’en suis la cofondatrice), elle s’exprimait récemment sur la place des femmes en cuisine. Tout d’abord, selon elle, leur apport est très différent de celui des hommes. «Les femmes cuisinent par générosité, par don de soi, pour faire du bien, pour nourrir et pour rendre les gens heureux. Elles ne cherchent pas nécessairement la reconnaissance. Je ne dis pas que les hommes ont moins cette sensibilité-là, mais leur côté masculin fait d’eux des chefs plus compétitifs que les femmes», disait-elle. Elle a ensuite évoqué les difficultés vécues en tant que femme chef, surtout, pour elle, reliées au fait d’être mère. D’après son expérience, avoir eu trois enfants a été un frein à sa carrière. «Pendant 10 ans, je n’ai pas dormi et je n’ai pas mis le focus sur ma carrière. Quand tu es mère et chef d’un restaurant gastronomique, […] ta priorité devient ta famille et tu t’en câlisses d’être reconnue à l’international! »

Voilà qui est dit et qui est la preuve que les femmes en ont long à dire sur leur réalité en cuisine.

La magie de Colombe St-Pierre. Photo: Facebook Le Franc Buveur
La magie de Colombe St-Pierre. Photo: Facebook Le Franc Buveur

Dominique Dufour

Colombe St-Pierre n’est pas seule: récemment, la chef des restaurants Ludger et Magdalena, Dominique Dufour, a créé le groupe Les femmes chefs de Montréal afin d’échanger avec d’autres femmes vivant les mêmes réalités qu’elle. Sacrée personnalité de l’année par le magazine Caribou (encore lui), elle explique qu’elle a eu cette idée à son retour à Montréal, après plusieurs années à bourlinguer, en constatant que la communauté des femmes chefs était ici tissée moins serrée qu’à Toronto, par exemple. Ainsi, elle s’est demandé pourquoi les femmes chefs de Montréal ne se mettraient pas elles-mêmes en valeur en organisant «des événements tellement intéressants que les gens n’auraient pas le choix de venir découvrir notre cuisine et pourraient avoir une expérience humaine avec nous».

Au-delà de ce besoin de partager avec ses semblables, Dominique Dufour, comme d’autres l’ont déploré avant elle, critique la sous-représentation médiatique des femmes en cuisine en nommant, par exemple, Anne Desjardins, Colombe St-Pierre, Marie-Fleur St-Pierre ou Helena Loureiro, d’excellentes chefs qui ne sont pourtant pas, selon elle, aussi reconnues à l’international que Martin Picard ou Chuck Hugues. «Cela dit, la solution pour faire changer les choses nous appartient, croit-elle. C’est à nous d’organiser des événements pour se faire voir au lieu de seulement se plaindre qu’on n’est pas représentées.»

NDLR Depuis la mise en ligne de ce texte, la chef Dominique Dufour a été recrutée par le Groupe Germain et est maintenant chef de La Tulipe un restaurant de Toronto. 

Ainsi, grâce à ce nouveau regroupement, quatre événements rassemblant des femmes chefs ont eu lieu en 2017. Puis, le 5 février dernier, dans le cadre de Women with Knives, Les femmes chefs de Montréal ont parlé de leur réalité.

La chef Dominique Dufour en action au Ludger. Photo: Facebook Ludger
La chef Dominique Dufour en action au Ludger. Photo: Facebook Ludger

… et les femmes chefs

Pour bien cerner les enjeux que désirent aborder Les femmes chefs de Montréal, il y a cette vidéo postée par le Centre PHI pendant Women with Knives qui rassemble Dominique Dufour et quatre membres du collectif. Elles se demandent s’il est nécessaire de créer des catégories spécifiques pour nommer les meilleures femmes chefs et ainsi encourager les doubles standards. Elles se questionnent sur la possibilité d’avoir des enfants sans nuire à leur carrière en cuisine, sur la bonne façon de prendre leur place dans les médias sans avoir l’air militantes ou sur celle d’être bien représentées sans créer de «girls clubs» fermés. «On ne veut pas être exclusives, on veut être inclusives», explique Dominique Dufour.

Finalement, on regarde tout ça en se disant que le sujet fait décidément beaucoup parler depuis un an. Et on espère qu’à force de vagues, même petites, le courant finira par changer de direction.


Pour en savoir plus

#havewemetchef: les femmes chefs se font entendre

Véronique Leduc

11 mais 2017

Avenues.ca

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