Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

2 mai 2018

La liberté de presse, qu’ossa donne?

Alors qu’un attentat a tué neuf journalistes à Kaboul et que Reporters sans frontières publie son «Classement mondial de la liberté de la presse 2018», où le Canada se retrouve à la 18ème place, on se prépare à célébrer la «Journée mondiale de la liberté de presse» le 3 mai.

Voilà autant d’occasions de souligner l’importance vitale que revêtent une information de qualité et une presse libre. Car on ne le redira jamais assez: il ne peut y avoir de démocratie sans liberté de presse ni journalistes.

La démocratie donne au peuple le pouvoir de choisir qui le dirigera, mais son choix ne sera jamais éclairé s’il est mal ou pas informé. Certes, chacun a la liberté de ne pas «vouloir le savoir». Mais chacun doit «pouvoir savoir». Voilà pourquoi la constitution canadienne a enchâssé la liberté de presse et le droit à l’accès à l’information. Ce n’est pas un gadget. La liberté d’expression et le droit à l’information sont même enchâssés dans la Déclaration universelle des droit de l’Homme de l’ONU. Et c’est l’UNESCO, une entitié des Nations-Unies qui a institué la Journée mondiale de la liberté de presse.

Malheureusement, ces principes tendent à s’éroder. Les politiciens sont peu empressés à les défendre. La détestation envers les journalistes devient de plus en plus affirmée parmi la population partout sur la planète. Et les conditions d’exercice du métier de l’information se dégradent. Partout, les réseaux sociaux comme Facebook sapent à la fois les bases financières de l’industrie et ses bases éthiques en faisant croire que «tout se vaut» en matière d’information.

Cette érosion de la liberté de presse et de ses conditions d’exercice est dangereuse. Depuis deux siècles, la plupart des grandes avancées démocratiques et sociales se ramènent au fait que des journalistes, seuls ou dans le cadre d’une rédaction, ont pris sur eux de contredire le pouvoir — politique, institutionnel, financier ou religieux. Le Watergate en est certes l’exemple le plus connu, mais partout sur la planète des abus, des malversations, des systèmes de corruption, des manquements aux droits humains ont été dénoncés et parfois arrêtés, grâce au travail des journalistes et des médias. C’est le cas notamment, de cette vaste enquête internationale, connue sous le nom de Paradise papers  à laquelle des journalistes canadiens ont participé et qui a conduit à la dénonciation de l’utilisation des paradis fiscaux.

Entre 2008 et 2012, c’est le travail coordonné de plusieurs journalistes d’enquête de différents médias, notamment Radio-Canada et La Presse, qui a révélé l’ampleur de la corruption dans l’attribution des contrats de travaux publics. Il s’en est suivi la création de la Commission Charbonneau et de l’Unité permanente anticorruption, l’arrestation d’une demi-douzaine de maires corrompus et de quelques douzaines de fonctionnaires pourris et d’entrepreneurs véreux, en plus de modifications importantes à la loi électorale, notamment en matière de financement des partis.

La liberté de presse ne concerne pas que  les journalistes, c’est un droit pour tous les citoyens, celui d’être informé correctement. C’est à l’ensemble des citoyens que le journaliste rend service en surveillant les dirigeants, les institutions, les organismes, les entreprises. Ailleurs, on se fait tuer pour cela. Pas encore heureusement, au Canada. Mais des journalistes d’ici reçoivent des menaces, subissent des pressions, doivent composer avec les barrières à la quête d’information quand ils ne sont pas eux-mêmes surveillés. Parlez-en à Patrick Lagacé.

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La liberté de presse n’est pas un droit pour les journalistes, mais un droit de tous les citoyens. Photo: pixabay

Classement mondial: le Canada n’a pas de leçon à donner

Reporters sans frontières (RSF), dans son classement mondial 2018 de la liberté de le presse, s’inquiète de la hausse du climat de haine à l’endroit des journalistes.

«Les démocraties ne meurent pas que par des coups d’État, mais elles peuvent mourir aussi à petit feu, et l’une des premières bûches, c’est généralement la haine envers les journalistes», dit le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire.

Et il y a de quoi s’inquiéter quand, dans des démocraties aussi anciennes que les États-Unis et la France, on voit un Donald Trump dire que les journalistes sont les «ennemis du peuple» (une formule de Staline!) ou un Jean-Luc Mélenchon (candidat à l’élection présidentielle en France en 2017) écrire que «la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine».

Ce classement est exemplaire par sa méthodologie. Le questionnaire est adressé à des professionnels sélectionnés (journalistes, juristes, chercheurs). La note de chaque pays tient compte de sept critères: les exactions envers les journalistes relevées durant l’année civile écoulée (20% de la note), le pluralisme (27%), l’indépendance des médias (13%), l’environnement et l’autocensure (13%), le cadre légal (13%), la transparence (7%) et les infrastructures (7%).

Quoique la Norvège demeure première, et malgré que la France ait remonté de six rangs à la 33e place, quatre des plus fortes baisses au classement concernent des pays européens (République tchèque, Slovaquie, Slovénie et Malte). Les États-Unis ont reculé de la 43e à la 45e place.

Et le Canada  n’a pas de quoi se péter les bretelles. Certes, il a regagné quatre rangs pour monter au 18e rang grâce à l’adoption de la loi fédérale sur la protection des sources journalistiques, en octobre dernier. Mais cela n’a pas effacé le recul de dix rangs en 2015, causé par les limites d’accès au gouvernement fédéral qu’avait imposé l’ancien premier ministre canadien, Stephen Harper, et les craintes liées à la Loi antiterroriste. Ce qui n’aide en rien, c’est la complaisance des provinces, notamment le Québec, qui a beaucoup affaibli les lois d’accès à l’information. Cela contribue à entretenir la culture du secret dans les administrations, tant au gouvernement que dans les organismes publics, notamment en matière d’attribution des contrats.

Photo: conférence de presse, Shutterstock
Photo: conférence de presse, Shutterstock

Une liberté encadrée

Alors que de plus en plus de politiciens voient la presse comme un adversaire, on voit se déliter dans le public la distinction entre une information de qualité et une information incontrôlée à la Facebook ou la désinformation par la propagande d’État à la Sputnik, l’agence de presse russe.

Or, en matière d’information, tout ne se vaut pas, parce que la loi encadre strictement les journalistes. La liberté de presse n’est pas la liberté de tout dire, n’importe comment. Les  journalistes savent où commence et où s’arrête la diffamation; ils connaissent les règles en matière de protection de la jeunesse; ils savent comment protéger leurs sources.

Dans un pays comme le Canada, où le métier de journaliste n’est pas à proprement parler une profession régie par un code professionnel, n’importe quel citoyen peut se prévaloir de la Loi d’accès à l’information et prendre sa plume pour publier son opinion, faire reportage ou enquête.

Mais son travail ne sera considéré comme journalistique que si ce citoyen répond à un code de déontologie que les journalistes ont mis en place avec les années. Les rédactions et les associations de journalistes ont élaboré, notamment, au sein de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), un cadre déontologique très strict — sur l’autonomie de la salle de rédaction, sur ce que constitue la différence entre une nouvelle vérifiée et une opinion, et sur la distance des journalistes avec le conflit d’intérêts. Cette compétence ne s’improvise pas. Chaque nouveau média, chaque pigiste, pour être reconnu par la profession, doit faire la démonstration de son indépendance et de sa compréhension de ces règles.

On le sait de plus en plus de gens, s’informent uniquement par le biais des réseaux sociaux. Mais l’exercice est dangereux. Car si on y trouve les informations diffusées par les vrais médias, on y retrouve aussi beaucoup de contenus venant de maintes organisations qui n’adhèrent pas à des critères déontologiques stricts.

Facebook pourrait développer un système d’authentification des vrais médias, qui pourraient ainsi afficher un sigle de reconnaissance. En consultant un contenu, l’internaute pourrait savoir s’il émane ou non d’un vrai média. Ce qui pourrait l’aider à repérer plus facilement les fausses nouvelles et les faits «alternatifs». Mais on est sans doute encore bien loin de cette mesure.

Certes, il y aura toujours chez les journalistes et les médias  la tentation de succomber aux deux vieux démons: le réflexe de chercher la «petite bête noire» et le sensationnalisme. La quête du clic pousse parfois aux excès. C’est le revers de la liberté de presse… que les journalistes eux-mêmes s’empressent de dénoncer!

Le journalisme est un combat non parce qu’il prend fait et cause pour un parti ou pour la défense de ses petits intérêts. Le journalisme est un combat parce qu’il doit lutter partout et toujours pour sa propre liberté, liberté qui est essentielle au fonctionnement des institutions et de la démocratie. D’ailleurs,  le premier réflexe d’une dictature, est souvent la suspension de la liberté de presse, comme ce fut le cas à Cuba, par exemple. Dans les démocraties mises à mal ou qui prennent un virage autoritaire, comme en Russie, les journalistes sont assassinés ou disparaissent. Dans d’autres ils sont discrédités par le Président, comme c’est le cas aux États-Unis, actuellement.

Cette liberté essentielle est constamment remise en cause par tous ceux qui cherchent des boucs émissaires pour leurs problèmes. Quand on n’aime pas le message, on tire sur le messager. Mais quand on tire sur le messager, c’est tout le système que l’on descend.

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

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