Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

11 avril 2018

Des mégawatts pour pour des mégabits

Cryptomonnaie: monnaie de singe?

Le gouvernement du Québec et Hydro-Québec ont de bonnes raisons d’hésiter devant la prétendue manne économique du bitcoin, une cryptomonnaie qui a créé une énorme bulle spéculative sur les marchés financiers l’automne dernier. Depuis que l’entreprise québécoise Bitfarms a annoncé qu’elle investirait 250 millions de dollars dans une gigantesque ferme de serveurs de 15 000 m2 à Sherbrooke, créant 250 emplois, c’est la ruée: toutes les régions du Québec réclament la même chose. Dans les chambres de commerce, on ne parle que de ça.

Or, ceux qui croient que le Québec devrait baser une politique industrielle et le développement des régions sur les cryptomonnaies font de la pensée magique. À large échelle et sur une longue période, les cryptomonnaies coûteraient sans doute plus cher à l’économie québécoise que ce qu’elles pourraient rapporter.

Le bitcoin, créé en 2009, est la mieux connue des cryptomonnaies. Il en existe d’autres, qui s’appellent dash, ether ou litecoin. Leur existence, même si elle est ésotérique, représente pour le monde réel un gros défi technique et industriel. Car pour créer (ou «miner», dans le jargon) des bitcoins, il faut beaucoup de matériel informatique et des quantités invraisemblables d’énergie pour faire tourner les serveurs.

Le Québec présente plusieurs gros avantages: une énergie bon marché, un climat très froid six mois par année qui permet de ne pas avoir à climatiser les serveurs et un grand nombre d’installations industrielles abandonnées (notamment d’anciennes papetières en région) qui sont déjà raccordées à Hydro-Québec! En quelques mois et pour quelques dizaines de millions de dollars d’investissements, il est donc possible de créer une grosse ferme de serveurs qui traitent des milliards d’équations mathématiques pour produire (ou miner) des bitcoins.

Photo: Facebook Bitfarms
L'entreprise québécoise Bitfarms a annoncé qu’elle investirait 250 millions de dollars dans une gigantesque ferme de serveurs de 15 000 m2 à Sherbrooke, créant 50 emplois. Photo: Facebook Bitfarms

Mais alors, qu’est-ce qu’on attend pour couvrir le Québec de serveurs?

La première raison d’attendre, c’est qu’il faut jouer de prudence avec le bitcoin et les cryptomonnaies en général. Jusqu’à tout récemment, le bitcoin servait surtout au blanchiment de l’argent de la drogue, de la vente d’armes, des réseaux de prostitution et du trafic humain. Cette monnaie est tellement virtuelle qu’on ne sait même pas avec certitude le nom de ceux qui l’ont créée en 2009. Le bitcoin s’est donc développé dans un vide réglementaire total. Personne n’est imputable et il n’existe aucun contrôle formel. Le bitcoin repose sur une communauté d’utilisateurs autorégulée: il n’y a ni banque centrale, ni gouverneur, ni numéro de téléphone.

La popularité croissante du bitcoin crée donc une bulle spéculative en dehors de toute réglementation. De mai à décembre 2017, le prix du bitcoin est passé de 1 200$ à 19 200$, pour retomber à 6 800$ actuellement (et la pente est toujours descendante). De plus en plus de gouvernements s’en inquiètent et réclament des mesures. Il suffit de constater l’immense scandale qui entoure Facebook pour se convaincre que l’autorégulation sur le web, cela ne fonctionne que pour un temps, très court.

Le modèle économique des cryptomonnaies présente un autre aspect qui laisse circonspect. Les cryptomonnaies reposent sur une technologie informatique qui s’appelle la «chaîne de blocs» (blockchain en anglais), qui permet d’identifier toutes les transactions liées à chaque bitcoin et à chaque parcelle de bitcoin. Ceux qui font la promotion du bitcoin le comparent non pas à une monnaie, mais bien aux valeurs comme l’or, le pétrole, le blé, qui sont des valeurs qu’on peut négocier en Bourse. Mais cette «chaîne de blocs», ce fameux bitcoin, n’est, tout bêtement, qu’un système de résolution de casse-tête mathématiques et de lignes de codes informatiques extrêmement complexes.

On imagine mal ce qui arriverait si on pouvait créer de l’or ou du pétrole sur la seule foi d’avoir résolu un casse-tête. C’est pourtant la base du système bitcoin. Pour «policer» le système et équilibrer l’offre et la demande, les créateurs du bitcoin ont prévu que plus il y aurait de serveurs qui minent du bitcoin, plus les problèmes à résoudre deviendraient compliqués et moins la résolution de problème deviendrait payante.

Autrement dit, davantage de serveurs et encore plus d’énergie. En clair, le «minage» de bitcoins est si coûteux et si énergivore que seuls l’intense spéculation sur le prix et des prix très bas en énergie peuvent le soutenir.

Par ailleurs, du point de vue de l’économie du Québec, trop de fermes de cryptomonnaies pourraient faire plus de tort que de bien. Certes, le Québec a de l’énergie à revendre actuellement, mais cela ne tient pas à grand-chose en réalité. Les surplus d’Hydro-Québec dépendent d’un régime de pluies favorable depuis quelques années, de la disparition de l’industrie papetière, du devancement de certains projets de centrales et du plafonnement de la consommation au Québec.

Ces surplus peuvent disparaître très vite. Leur utilisation doit donc être judicieuse pour Hydro-Québec et l’économie québécoise. À Sherbrooke, Bitfarms consommera 100 mégawatts de puissance — l’équivalent de deux centrales Rivière-des-Prairies tournant à plein régime — pour créer un maximum de 250 emplois. S’il surgit 50 fermes de bitcoins comme elle dans le paysage québécois, cela veut dire 5 000 mégawatts — soit la capacité d’une centrale géante comme LG2. On créerait sans doute plus de richesse et d’emplois si on utilisait ces mégawatts sur des PME moins énergivores et plus productives.

Et puis, ces fermes de minage de bitcoins n’ont rien à voir avec les gros centres de traitement informatique que le Québec cherche à attirer depuis quelques années, comme ceux d’Amazon ou de Google — des entreprises solides, basées sur un modèle économique éprouvé et qui ne s’évanouiront pas du jour au lendemain. Le minage de cryptomonnaies, de par sa nature spéculative, ne satisfait pas ces critères.

Certes, pour satisfaire les besoins des fermes de cryptomonnaies, le gouvernement du Québec pourrait demander à Hydro-Québec d’investir dans des capacités de productions additionnelles. Vite, vite, un beau barrage! Mais il faut 10 à 15 ans pour bâtir un barrage, et cela se planifie sur un horizon de 50 à 100 ans. Que seront les cryptomonnaies dans 15 ans? Il serait possible d’aller vite en affaires en achetant des mégawatts aux réseaux voisins ou en montant de grosses centrales au gaz, mais le Québec a déjà dit non à ce modèle — on se souvient de la polémique monstre autour de la centrale gazière du Suroît.

Bref, répondre rapidement à la demande de cette industrie ne cadrerait ni avec la politique énergétique du gouvernement du Québec, ni avec sa politique environnementale, ni avec sa politique de développement économique. Et oubliez les solutions faciles pour contrôler la demande québécoise et libérer des «mégawatts»: la Régie de l’énergie ne permet même pas à Hydro-Québec de contrôler les chauffe-eau de ses clients pour réduire la demande de pointe.

Si Sherbrooke a pu dire oui à une grosse ferme de bitcoins, la raison s’appelle Hydro-Sherbrooke.

Oui, vous avez bien lu: Hydro-Sherbrooke.

Sherbrooke est une des rares municipalités à avoir conservé son réseau municipal d’électricité — un vestige de l’ère d’avant la nationalisation de l’énergie en 1962. Hydro-Sherbrooke est en réalité un redistributeur d’énergie, qui achète son énergie à Hydro-Québec au tarif industriel et qui la revend à ses abonnés locaux au tarif consommateur (le même que celui d’Hydro-Québec). Parmi les rares municipalités possédant un système de redistribution, Magog, qui comptera d’ailleurs la deuxième plus grosse installation de la compagnie Bitfarms. (Rappelons toutefois que l’idée de remettre en question le système de distribution d’Hydro-Québec, ou de le «remunicipaliser» comme avant la nationalisation, est une impossibilité économique et une incongruité politique auxquelles on ne saurait souscrire.)

Hydro-Sherbrooke et Magog peuvent donc dire oui à une grosse ferme de serveurs énergivores pour deux raisons: elles contrôlent bien leur consommation sur un très petit territoire, et parce qu’Hydro-Québec leur garantit la fourniture d’énergie par contrat. Hydro-Sherbrooke, par exemple, est donc en mesure de vendre toute son énergie excédentaire à Bitfarms sans trop se casser la tête. Mieux: si Hydro-Sherbrooke se trompe dans ses calculs, elle peut toujours demander de la puissance additionnelle à Hydro-Québec, qui se fera un plaisir d’y répondre pour un prix supérieur. Et si la situation d’Hydro-Sherbrooke devenait intenable, elle pourrait toujours se vendre à Hydro-Québec, qui serait légalement obligée de l’acheter.

Mais Hydro-Québec, elle, n’a personne au-dessus pour garantir la fourniture d’électricité. Si elle et son actionnaire unique font le mauvais choix, ce sont les abonnés et les contribuables québécois qui vont payer. En dollars, pas en monnaie de singe…!

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

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