L'incontournable Grand-Place. Photo: Marie-Julie Gagnon
12 avril 2016Auteure : Marie-Julie Gagnon

Bruxelles comme les Belges

Aller ou ne pas aller à Bruxelles moins de deux semaines après les attentats? J’ai choisi de faire le voyage. Et ne l’ai pas regretté une seconde…

C’est une ville meurtrie que je retrouve au petit matin, après une nuit dans l’avion et une heure et quart de train depuis Paris. Accueillie par des soldats armés jusqu’aux dents à la gare du Midi, je sursaute en voyant les camions de l’armée stationnés devant la sortie. Bruxelles, une douzaine de jours après les attentats, est toujours en état de choc. Plusieurs stations de métro restent fermées. Des entrées sont bloquées un peu partout afin de pouvoir effectuer un meilleur contrôle. J’ai tout de même de la chance: on ne juge pas bon de me fouiller.

Ce qui m’emmène en Belgique à ce moment précis? Le troisième Salon des blogueurs de voyage, auquel je me fais une joie de prendre part.

Bruxelles est la première capitale d’Europe dont j’ai foulé le sol il y a 17 ans. La retrouver à fleur de peau me ramène à ma propre vulnérabilité. Quelques heures après mon arrivée, alors que le soleil semble vouloir faire oublier la grisaille des derniers jours, je vais me recueillir près de la place de la Bourse.

Photo: Marie-Julie Gagnon
La Place de la Bourse recouverte d'un tapis de fleurs. Photo: Marie-Julie Gagnon

À travers les graffitis, l’immense tapis de fleurs, les grappes de jeunes qui grattent la guitare et les touristes qui se tirent le portrait, je suis submergée par un mélange d’émotions contradictoires. Le bonheur de sentir mon cœur battre de toutes ses forces, l’espoir en lisant la joie sur le visage des jeunes souriants, la révolte devant les mises en scène photo, la tristesse, l’immense tristesse devant l’incompréhension…

Je repasserai plusieurs fois devant ce lieu de rassemblement au cours de mon séjour, mais jamais, comme ce dimanche ensoleillé d’avril, je ne me sentirai aussi profondément impuissante, tiraillée entre l’envie de rire encore plus fort et de pleurer en silence.

Sourire… comme les Belges

Bien qu’il soit impossible d’oublier les récents événements – les soldats sillonnant la ville nous les rappellent constamment –, mon voyage s’avère beaucoup plus joyeux que triste. C’est qu’elle a le sourire facile, la ville natale de Stromae. Même les chauffeurs de taxi, qui peuvent être si désagréables dans la capitale du pays voisin, l’esquissent spontanément. Peut-il en être autrement quand on a comme héros Gaston Lagaffe, Bob et Bobette, et les Schtroumpfs?

D’ailleurs, tous les clichés associés à la Belgique semblent mener au plaisir (sauf peut-être la pluie). La bière, le chocolat, les gaufres, les frites… «Chez nous, c’est cinq frites et légumes par jour», s’amuse à dire le copain François Thierens Sanchez du blogue Un sac sur le dos. Comment rester dans sa torpeur avec l’humour belge?

C’est ce même humour qui a généré une avalanche de photos de chats sur les réseaux sociaux le 22 novembre dernier, quand les autorités ont demandé aux Belges de s’abstenir de partager des informations à propos des actions terroristes en cours.

Le 22 mars, ce sont les mitraillettes qui ont été mises au goût du jour. Ce sandwich contenant des frites a été brandi comme symbole national. «Sortons les mitraillettes!», se sont empressés de clamer plusieurs Belges sur les réseaux, photos de la spécialité locale à l’appui.

Une «mitraillette», sandwich contenant des frites (et de la sauce!). Photo: Marie-Julie Gagnon
Une «mitraillette», sandwich contenant des frites (et de la sauce!). Photo: Marie-Julie Gagnon

«Étonnamment, il y avait un mélange de tristesse et une espèce de drôle d’euphorie», confie Mélissa Monaco du blogue Mel Loves Travel à propos de la journée des attentats. «Le mardi où c’est arrivé, la première chose à laquelle j’ai pensé a été de trouver mes amis pour aller boire un verre et manger des frites.»

Sortir… comme les Belges

J’ai donc fait comme les Belges (bon, d’accord, je n’ai peut-être pas mangé assez de légumes!). J’ai englouti une mitraillette. Je suis sortie explorer quelques bars et restos de la ville en compagnie des copains, notamment au Cirio, café de la Belle Époque, qui a ouvert ses portes en 1886, à L’Archiduc, qui semble faire l’unanimité (Stromae et Arno le fréquente, paraît-il) et Au bon vieux temps, estaminet aux vitraux religieux qui serait, selon Mail online, le plus vieux bar de la ville. Ouvert depuis 1695, l’endroit se trouve au fond de l’impasse St-Nicolas. Le genre de secret bien gardé où Bjorn Troch alias The Social Traveler aime emmener ses amis de passage. Je ne suis pas une amatrice de bière, mais on y trouve, dit-on, la meilleure au monde.

Au bon vieux temps. Photo: Marie-Julie Gagnon
Au bon vieux temps. Photo: Marie-Julie Gagnon

Mélissa Monaco, elle, adore faire découvrir T Kelderke aux visiteurs. «Ça veut dire "La petite cave", dit-elle. C’est un restaurant situé en dessous d’une maison, sur la Grand-Place, et qui sert des mets complètement belges comme des chicons au gratin (endives enroulées dans du jambon avec une sauce béchamel et du fromage), des carbonades flamandes (viande de bœuf mijotée dans une sauce à la bière), du stoemp (purée mélangée avec du chou, des morceaux de lard et de la saucisse), de la salade liégeoise, des boulettes et du steak de cheval.»

Même si L’Archiduc reste son bar favori – «Il faut y aller tard pour qu’il y a ait de l’ambiance et qu’il se passe des choses bizarres», précise-t-elle –, la quarantenaire a plusieurs autres adresses de prédilection. «Bruxelles a énormément de petits bars avec des vieux meubles, des tables en bois… Mes préférés dans le centre sont le Monk, rue Sainte-Catherine, Le Coq, rue Orts, pas très loin de la Bourse (ils ont une très belle carte, et ce sont des bars où on se rend compte que tout le monde connaît tout le monde...). Il y a le fameux quatuor de la place Saint-Géry: Le Roi des Belges, Le Zebra, premier bar à avoir ouvert dans le coin, le Mappa Mundo pour les plus jeunes et les Halles Saint-Géry, où se trouve un café. C’est un ancien marché couvert. Il y a toujours des expos, et un marché vintage a lieu au début de chaque mois.»

Bien entendu, je m’aventure aussi dans des endroits plus touristiques. Comment résister aux moules frites du mythique Chez Léon? «Oui, les Belges y vont aussi», m’assure la guide touristique Laura Moreau. Je me régale, mais je ne suis pas certaine que c’est meilleur qu’ailleurs. J’irai aussi chez un des voisins, quelques jours plus tard, Chez Vincent. Fondé en 1905, l’établissement étonne surtout à cause des gigantesques fresques en céramique qui ornent ses murs. Je profiterai de la pluie pour goûter la fameuse carbonade, qui s’apparente aux mijotés qu’on affectionne tant par temps froid (verdict: je préfère les moules).

Les mythiques moules frites du restaurant Chez Léon. Photo: Marie-Julie Gagnon
Les mythiques moules frites du restaurant Chez Léon. Photo: Marie-Julie Gagnon

Je suis aussi une bande de copains au légendaire mythique Délirium Café, reconnu pour son menu de bières qui ressemble à un bottin téléphonique tant il est épais. L’endroit est tellement populaire qu’on appelle le secteur «Délirium village», à cause des établissements qui ont ouvert à proximité, comme le nouveau Green Lab, consacré à l’absinthe et au gin.

Découvrir… comme les touristes

Outre l’incontournable Grand-Place, considérée comme l’une des plus belles places du monde, et où Victor Hugo a séjourné, un symbole de la ville beaucoup moins imposant voit défiler des flots de touristes: le fameux Meneken-Pis.

Les légendes à son sujet sont nombreuses. «Dans les années 1200, un petit garçon accompagne son papa au bar, raconte François Thierens Sanchez. À l’époque, seuls les messieurs peuvent les fréquenter, et leurs fils sont autorisés à les accompagner. Quand on prend une bière – la gueuse –, on reçoit une petite gueuse – une gueusette! – pour le petit qui accompagne son papa. L’enfant ayant bu toute la soirée, il a besoin d’évacuer. Comme il n’y avait pas de toilettes à l’époque dans les bars, le petit sort et décide d’aller pisser depuis la muraille. Et là, que voit-il? Que les Espagnols sont en train d’armer une bombe à base de poudre. Le Maneken-Pis fait alors pipi sur la mèche et coupe ainsi net l’attaque des Espagnols.»

Le guide et consultant Marc Marghem propose une explication plus pragmatique. «Partout en Europe, sur les façades des constructions renaissantes, il y a encore des Cupidons. Ils nous expliquent ce qu’était la fonction des bâtiments. En 1619, un de nos meilleurs sculpteurs, Jérôme Duquesnoy, reçoit la commande d’une 440e fontaine pour la ville de Bruxelles. C’est ainsi qu’il a l’idée d’inviter un de ces petits cupidons à devenir une fontaine. […] Vous en aviez comme ça partout en Europe, mais une centaine d’années après, le continent est devenu puritain. On ne voulait plus de ce petit garçon tout nu à chaque coin de rue. Il est donc disparu, sauf dans deux villes belges: Grammont et Bruxelles. Ils sont devenus des porte-bonheurs.»

Marc Marghem m’entraîne ensuite, en compagnie de quelques collègues, à la découverte d’une quinzaine des 50 fresques de bande dessinée éparpillées dans la ville. En plus d’en apprendre sur les bédéistes et leurs œuvres, nous avons droit à des leçons d’histoire et d’architecture. Une merveilleuse manière d’explorer Bruxelles de façon ludique! «Ces 50 fresques de bande dessinée ont été commandées par le Centre belge de la bande dessinée à partir de 1989, souligne-t-il. C’est le Centre belge qui va décider quels sont les endroits, ce ne sont pas les auteurs, ce serait beaucoup trop difficile à organiser. On va leur demander, dans la mesure du possible, de créer un rapport entre la fresque de bande dessinée et la ville.»

Certaines représentations sont particulièrement réussies, notamment celle mettant en vedette Olivier Rameau et Colombe Tire-d’Aile. Au moment où les doigts des protagonistes se touchent, un feu d’artifice se déclenche. L’enseigne voisine est justement celle d’un artificier réputé…

Photo: Marie-Julie Gagnon
BD mettant en vedette Olivier Rameau et Colombe Tire-d’Aile. Photo: Marie-Julie Gagnon

Au passage, on (re)découvre des bandes dessinées qu’on croyait bien connaître, et les coulisses de leur création. «Il n’y a jamais d’ombres dans les albums de Tintin parce que Hergé ne voulait pas avoir de taches noires dans ses vignettes.» En créant Lucky Luke, qui tire plus vite que son ombre, Morris a fait un pied de nez aux conventions.

L’un de mes coups de cœur reste la toute première œuvre, élaborée en 1991: celle de Frank Pé, rue Plattesteen. La fresque est conçue pour nous donner la perspective de la mouette qui la traverse. On remarque les immeubles d’en face dans la scène.

Bien entendu, il ne faut pas quitter Bruxelles sans avoir visité le Centre belge de la bande dessinée. D’autres musées méritent aussi le détour. Et tant d’autres choses…

Centre belge de la bande dessinée. Photo: Marie-Julie Gagnon
Centre belge de la bande dessinée. Photo: Marie-Julie Gagnon

Alors, doit-on continuer à visiter la Belgique? En tout cas, moi, j’attends impatiemment ma prochaine visite. À très bientôt, Bruxelles!

Pratico-pratique:

Photo: Marie-Julie Gagnon
Les Galeries Royales Saint-Hubert. Photo: Marie-Julie Gagnon

Ce voyage a été possible grâce à Air Canada, qui offre des vols tous les jours de l’année vers Bruxelles, au comparateur d’hôtels Trivago, au Salon des blogueurs de voyage et à l’hôtel Pullman Brussels Centre Midi. Merci!


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