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27 novembre 2018Auteure : Claudia Larochelle

Où s’en va la politique culturelle? Entrevue exclusive avec la ministre Nathalie Roy

Assermentée le 18 octobre dernier, la nouvelle ministre de la Culture et des Communications et ministre responsable de la Langue française, Nathalie Roy, apprivoise ses nouvelles fonctions. Soutenant vouloir consolider ce qui a été amorcé sous les libéraux, elle arrive en poste déterminée à mettre de l’avant les positions caquistes en matière culturelle, comme la valorisation de la lecture à l’école et les sorties scolaires culturelles.

La ministre, qui se dit inspirée entre autres par Louise Beaudoin, dont elle admirait l’absence de langue de bois, et par son mentor, feu Jean Lapierre, doit maintenant se saisir des dossiers, notamment celui de la politique culturelle élaborée par le précédent gouvernement. Une politique saluée et très attendue par le milieu, la précédente remontant à 1992. Que restera-t-il de cette politique? Qu’adviendra-t-il des budgets en culture? Bref, sous le règne caquiste, la culture, qui représente 3,4% du PIB du Québec, aura-t-elle sa place? Entrevue de Claudia Larochelle avec une ministre qui se dit passionnée autant par l’œuvre de Nelly Arcan autant que par les talents de Billie Holiday, Salvador Dali et Quentin Tarantino.

Claudia Larochelle: Nathalie Roy, vous aviez une carrière en journalisme et comme productrice de nouvelles. Pourquoi avoir fait le saut en politique?

Nathalie Roy: C’est une décision qui a germé en moi au cœur du scandale de la corruption dans le milieu de la construction. Je trouvais ça épouvantable. Je voyais les journalistes d’enquête, les collègues qui sortaient des histoires abracadabrantes sur le financement des partis politiques et j’étais indignée. Je me suis dit qu’il fallait aller leur mordre le mollet, et je me suis demandé s’il était possible d’avoir des gens intègres, que ça n’avait aucun sens. C’est comme ça que j’ai eu envie d’être autre chose qu’un témoin (comme journaliste), que j’ai eu envie d’être parmi les acteurs. Le discours de François Legault m’interpelait. Je suis allée consulter feu Jean Lapierre, mon mentor, qui m’a conseillée, comme il l’a fait pour beaucoup d’autres politiciens. Il m’a écrit une lettre de référence qu’il a remise à la CAQ. Je lui dois beaucoup. On connaît la suite.

C.L.: À titre d’ancienne journaliste et de ministre comment voyez-vous l'omniprésence au Québec des géants américains du web, les fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft)?

N.R.: Ces fameux GAFAM  bouleversent notre monde, c'est clair. Au cocktail d'avant gala à l’ADISQ j'ai pu m'entretenir avec le premier ministre Trudeau et mon homologue à Ottawa, Pablo Rodriguez, en leur rappelant que les impacts de ces géants, y compris Netflix, étaient réels pour tout les secteurs de l’industrie culturelle. Comment l’industrie culturelle va-t-elle vivre avec ces monstres du net qui sont là pour durer? Ils ont métamorphosé nos façons de faire et il faut que ce soit équitable pour tous. Il va falloir voir jusqu’où les citoyens et les gouvernements sont prêts à aller, il faut comprendre que ces GAFAM ne paient pas d’impôts au pays, dans certains cas, ils ne paient pas les taxes et le pire, c'est qu'il s'agit d'un problème qu’on a vu venir depuis 15 ans et pour lequel aucun gouvernement n’a eu le courage de faire quelque chose. Je leur ai mentionné que je tenais à protéger notre industrie, que la main leur était tendue. La réalité touche tous nos créateurs et je veux être un acteur positif pour aider à la sauvegarde de notre culture qui est notre identité. Il faut plus d’équité que ces GAFAM paient des impôts au pays. Imaginez, ils tirent d’énormes revenus et ne paient rien là-dessus alors qu’un média qui paient de la pub est imposé sur ses revenus. Il y a une iniquité monstrueuse.

C.L.: Nos succès québécois laissaient entrevoir dans la récente politique culturelle révélée par les libéraux, en juin dernier, à un nouvel engagement envers un milieu qui représente 3,4% du PIB du Québec, qui génère 176 000 emplois, avec un budget de 700 et quelque millions $. Est-ce que ce budget sera maintenu?

N.R.: Je veux conserver tous les sous mis de côté. J’ai fait mes représentations et je vais tout faire pour que l’argent reste là. Le ministère de la Culture regroupe onze sociétés d’État, à l’intérieur duquel il y a les bâtiments, leur entretien et les salaires du personnel de ces bâtiments. C’est ce qui gruge le plus gros de ce budget. Il reste quelques dizaines de millions $ pour les autres demandes, et je réalise qu’elle est bien belle la politique, mais il y a beaucoup de sommes déjà réservées pour ces missions premières… Je me rends aussi compte que les demandes sont énormes, nous en recevons par centaines chaque jour et, malheureusement, nous ne pourrons pas répondre positivement à tous. Les demandes sont donc titanesques et les moyens, eux, sont fixes.

C.L.: Dans cette nouvelle politique culturelle, de votre prédécesseure libérale, Marie Montpetit, la valorisation de la langue française et de la culture autochtone, le retour des sorties scolaires culturelles, la volonté que la culture concerne tout le Québec (pas que les grands centres) et la protection du patrimoine dominaient le programme. Qu’est-ce qui adviendra de ces promesses?

N.R.: Quelques minutes seulement après mon assermentation, je donnais une entrevue à certains de vos collègues en disant justement qu’il y avait de bonnes choses dans cette politique, que je n’allais pas la déchirer, qu’on allait travailler avec et voir comment on pouvait la bonifier. Elle a été déposée deux ou trois jours avant que la session parlementaire ne se termine cet été. Tout est à faire. Je suis aussi consciente que cette politique a été écrite après des années de consultation avec tous les acteurs du milieu de la culture et des communications. C’est une base de travail, on va la mettre à notre couleur, à notre saveur.

C.L.: Ça va donc ressembler à quoi, cette saveur?

N.R.: Davantage de valorisation de notre langue française, davantage de fierté de la culture québécoise. Il faut en faire la promotion. Il faut que nos artistes puissent être diffusés et c’est important qu’on soit capables d’exporter nos créations pour ouvrir de nouveaux marchés. On poursuit nos réflexions à cet égard. 

C.L.: Est-ce qu’on verra le retour des sorties culturelles dans les écoles?

N.R.: On en a promis deux par année, totalement gratuites. Il y a des annonces qui s’en viennent à ce sujet, on est en train d’attacher les budgets pour que ça fonctionne… Il y avait aussi un litige en cours avec le gouvernement en ce qui a trait au transport. On y arrive... Vous n’avez même pas idée à quel point j’y tiens. On va mettre de la pression, mon collègue Jean-François Roberge (ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur) et moi, sur ceux qui tiennent les cordons de la bourse. Donnez-nous quelques mois, ça s’en vient.

Vous dire à quel point ça compte pour moi… J’ai fait mon primaire à Rimouski et quand une troupe de théâtre venait dans ma petite école Notre-Dame, dans le quartier Sacré-Cœur, on était tous assis dans le gymnase pour assister au spectacle. Ce sont mes plus beaux moments à l’école. Ça a été une révélation. Grâce à ces sorties, je me souviens encore de mon premier opéra! C’était La flûte enchantée de Mozart, j’avais 8 ans.

C.L.: En septembre dernier, à la BAnQ, pendant la campagne électorale, se déroulait un événement au cours duquel des représentantes des principaux partis ont exposé leurs engagements envers le milieu du livre. Pour la CAQ, la candidate Manon Gauthier (devenue votre chef de cabinet) avait parlé de l’urgence de rattraper le retard en mettant chaque année à la disposition des écoles une somme de 5 millions $ pour qu’elles se dotent de livres. Où en sommes-nous avec ça?

N.R.: C’est extrêmement important pour nous de remettre les livres dans les bibliothèques des écoles. On se souvient d’ailleurs de la malheureuse citation d’un ex-ministre de l’éducation (Yves Bolduc)…

Au lendemain de ma nomination comme ministre, j’ai décidé de prendre le bâton du pèlerin en disant que cet engagement-là, j’allais le porter, pas seule, mais avec le ministre Roberge, et qu’on allait travailler à deux. C’est extrêmement important que les enfants soient exposés très tôt à la culture. La culture, ça passe par plein de médiums, entre autres par le livre. Nous allons le faire. On va se battre pour que l’argent soit là. Un enfant qui lit est un enfant qui va devenir critique, et c’est ce qu’on veut pour notre société.

C.L.: Nous apprenions d’ailleurs récemment que l’édition 2019 du Prix littéraire des collégiens était suspendue dans la foulée de la controverse sur une commandite du géant en ligne Amazon. Comptez-vous réagir dans ce dossier? 

N.R.: J’ai été renversée d’apprendre ça! Or, en fouillant un peu, on a découvert que c’est ma prédécesseure, Marie Montpetit, qui avait coupé les vivres à ce prix-là. Ces fonds provenaient du budget discrétionnaire de la ministre. Ce dossier a été géré de manière radicale et on a été placés devant le fait accompli. Je trouve ça d’ailleurs très ironique de voir à quel point les gens du gouvernement libéral m’ont pointée du doigt sur Twitter à ce sujet… Depuis, on parle aux différents intervenants. Il faut trouver une solution à ça. Il va falloir se questionner. C’est un prix important et nécessaire, j’en suis consciente.