La chronique Partir

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

12 octobre 2017

Quai 21: captivante incursion dans l’histoire de l’immigration

À deux pas du marché fermier de Halifax, Quai 21 retrace l’histoire de l’immigration au Canada. Rouvert en juin 2016 après des rénovations majeures, le musée se trouve à l’endroit même où ont été accueillis les nouveaux arrivants de 1928 à 1971.

De 1880 à la fin des années 1920, les immigrants débarquaient au Quai 2, à 2 km du Quai 21. En se baladant au bord de l’eau, on peut d’ailleurs voir une plaque explicative à l’emplacement où il se trouvait et des panneaux d’interprétation. Au-dessus d’une arche commémorative apparaissent ces mots: «The last steps». C’est de là que sont partis les soldats lors de la Première Guerre mondiale.

C’était aussi l’époque du boom de l’immigration vers l’ouest. Tout était alors conçu pour faciliter le transfert rapide des nouveaux arrivants vers les trains transcontinentaux.

Le grand atout de Halifax par rapport à Montréal et Québec, qui ont aussi vu défiler plusieurs vagues de nouveaux arrivants? L’eau de l’océan ne gelant pas, le port était ouvert toute l’année. Les départs vers Halifax se faisaient surtout de Southampton en Angleterre, de Bremerhaven en Allemagne, de Rotterdam aux Pays-Bas et de Naples en Italie. La traversée durait généralement entre huit et dix jours.

Photo: Marie-Julie Gagnon
Photo: Marie-Julie Gagnon

Sur les traces des immigrants

La visite guidée du Quai 21 débute dans la salle consacrée au transport des Européens vers le Canada. En compagnie de quatre autres touristes ayant choisi de faire la visite en français, je constate l’évolution du système de classes des navires au fil des ans. Au moment de la Grande Dépression, ce qui était auparavant la troisième classe a été transformé en «classe touriste» afin d’attirer plus de passagers. Les cabines étaient un peu plus spacieuses, sans toutefois être dotées de salles de bain.

Photo: Marie-Julie Gagnon
Photo: Marie-Julie Gagnon

«Plusieurs immigrants qui sont passés par ici viennent visiter le musée», glisse notre guide, pendant que nous jetons un coup d’œil aux photos de bateaux faisant jadis la navette entre l’Amérique et l’Europe.

«J’étais sur ce bateau», lance un septuagénaire en pointant l’un d’eux. Accompagné de sa femme et de sa belle-sœur, Luigi Panzano, machiniste à la retraite originaire d’Italie, me permet de mettre un visage sur ces personnages anonymes qui ont traversé ce lieu chargé d’histoire.

Alors que nous arrivons dans la salle où étaient accueillis les immigrants, je l’observe du coin de l’œil. Il se souvient. «J’avais 25 ans, raconte-t-il. Après être passé par ici, j’ai pris un train pour Toronto. C’était aussi long que la traversée de l’océan!» Éclat de rire général.

Habituellement, un examen médical de quelques minutes suivi d’une vérification en règle pour s’assurer que le candidat ne possédait pas de dossier criminel et avait soit un parrain, soit un emploi qui l’attendait étaient exigés. M. Panzano ne se rappelle toutefois pas avoir dû franchir autant d’étapes lors de son arrivée. Il faut dire qu’il venait rejoindre des amis avec qui il était parti vivre en Suisse quelques années auparavant.

Photo: Marie-Julie Gagnon
Photo: Marie-Julie Gagnon

Chocs culturels… et gastronomiques

«Quel aliment était le plus souvent confisqué à votre avis?» demande notre guide au moment où nous pénétrons dans une autre pièce. «La saucisse!» répond spontanément une touriste suisse. Elle avait raison. D’autres cachaient des noix ou des pâtes dans leurs bagages.

Nous nous asseyons quelques minutes à l’endroit où se trouvaient naguère les douanes. On pourrait presque entendre le bourdonnement de la foule…

Près de la «voiture du colon», wagon servant à transporter les immigrants dans différentes provinces canadiennes à prix très dérisoires (7$ jusqu’à Vancouver pour une famille entière dans les années 1950!), la reconstitution d’un magasin général de l’époque nous donne un aperçu des principaux produits qu’emportaient les voyageurs avec eux, puisqu’ils devaient se nourrir pendant toute la durée du trajet.

M. Panzano éclate de rire en apercevant les pains tranchés. «Je n’avais jamais vu de pains comme ça avant d’arriver ici, dit-il. Pour moi, c’était des accordéons!» Certains aliments lui ont-ils manqué à l’arrivée? «Non, puisqu’on trouvait tout à Toronto.»

Photo: Marie-Julie Gagnon
Photo: Marie-Julie Gagnon

Avant de dire au revoir à mes compagnons, j’ose enfin demander à M. Panzano ce qui l’a amené au pays. «Quand je suis venu au Canada, je pensais rester un an ou deux. Je souhaitais apprendre l’anglais. Je suis encore là 52 ans plus tard.»

Je jette un regard complice à sa femme, une Québécoise. Le couple vit maintenant à Mississauga, non loin de Toronto. Est-il retourné en Italie, notamment dans sa Calabre natale, depuis son départ? «Bien sûr, souvent !»

Je dis au revoir au petit groupe et poursuis ma visite en solo. Dans l’une des salles, des affiches destinées à convaincre les Européens de venir vivre au Canada attirent mon attention. Sur l’une des publicités du Canadien Pacifique, on dépeint l’immigrant idéal: un homme blanc qui ne semble pas avoir peur du travail physique. Les couleurs sont franches et les paysages, vierges. Une terre à défricher. Un monde à construire. Des photos en noir et blanc d’hommes et de femmes souriants portent à croire que le Canada est l’eldorado.

Je ne saurais dire si c’est le fait de me trouver dans un lieu aussi significatif ou à cause des multiples traces d’un passé pas si lointain que l’émotion me gagne. Bien entendu, plusieurs immigrants sont arrivés dans des conditions beaucoup moins joyeuses que M. Panzano. Une vidéo brossant le portrait d’immigrants d’aujourd’hui me fait autant rire que pleurer. Je ressens à la fois la détresse de quitter sa terre natale que la joie, mais aussi les craintes face à une nouvelle vie.

Cependant, si je verse quelques larmes pendant la visite, c’est le rire de Luigi que j’emporte avec moi en franchissant la sortie.

Photo: Marie-Julie Gagnon
Photo: Marie-Julie Gagnon

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