La chronique Partir

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

28 janvier 2016

Les attentes gâchent-elles nos voyages?

Combien de fois avez-vous été déçu par une destination? Pour ressentir la déception, il faut avoir eu des attentes. Qu’elles aient été créées par les images de perfection véhiculées dans les brochures touristiques ou par les scénarios peaufinés tous les matins dans le métro pendant des mois, le résultat est le même: une fois dans ce lieu qui nous a tant fait rêver, on se sent comme l’ado qui rencontre son idole et découvre qu’elle a des boutons d’acné, elle aussi. La réalité, sans fard ni retouche, affiche inévitablement quelques aspérités.

Il y a aussi une question de contexte. Rêver de voir Paris et s’y retrouver sous la flotte en hiver n’aura pas le même effet que par une journée ensoleillée d’été. De la même manière, Venise en plein mois d’août, avec son flot déferlant de touristes, peut s’avérer bien loin des films romantiques qu’on se passait en boucle dans sa tête depuis l’achat du billet d’avion!  Sans parler de tous ces endroits dont on a entendu tant de bien, et qui, forcément, ne peuvent être qu’extraordinaires, non? Eh bien non, justement. Quand vous allez voir un film qui fait exploser le box-office après tout le monde, parvenez-vous à l’apprécier quand même, vous? Moi, rarement.

Sur le site de la BBC, le voyageur philosophe Eric Weiner écrit à propos des destinations «à couper le souffle»: «Elles créent les attentes, et les attentes sont les ennemies du bonheur. Ces lieux hissent la barrent tellement haut qu’ils ne peuvent pas rencontrer nos attentes.»

Photo: Unsplash
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À l’inverse, une destination qui, a priori, ne suscitait aucune émotion peut nous prendre par surprise. C’est ce qui est arrivé à la blogueuse belge Mélissa, de Mel loves travel, à Santiago du Chili. «Quel bonheur d'arriver dans un endroit avec l'esprit à peu près vierge de toutes idées préconçues, prête à être étonnée, surprise, ou peut-être déçue.»

C’est aussi ce que j’ai ressenti en atterrissant à Budapest l’été dernier. Complètement débordée avant mon départ, je n’ai pas eu une minute pour lire sur la destination avant le départ. Résultat: je suis allée d’enchantement en enchantement. La surprise décuplait le ravissement.

Combien de fois ai-je par ailleurs eu d’agréables expériences en découvrant des sites touristiques que je visitais plus par principe que par réel intérêt? Ce fut le cas à l’île Bonaventure (moi, triper sur des oiseaux? Allons donc!), notamment. J’aime quand mon indifférence (ou même, dans certains cas, ma mauvaise foi), se transforme en points d’exclamation, et que, par la même occasion, mes préjugés sont anéantis.

Choisir l’ennui pour avoir le bonheur plus facile?

Eric Weiner va encore plus loin, prônant la découverte de lieux considérés comme ennuyeux. «Avec les lieux ennuyeux, la barre n’est pas seulement basse; il n’y en a tout simplement pas. Toute la joie générée par des lieux ternes, des paysages mornes, des cafés banals devient la cerise sur le sundae. Les lieux monotones diminuent nos attentes et c’est une bonne chose pour notre bonheur.»

Cela ne veut bien sûr pas dire de se limiter à des destinations qui nous allument plus ou moins, mais de cesser d’avoir des attentes. «Sans attentes, vous êtes ouverts à tout ce qui se trouvera sur votre chemin», croit Eric Weiner, qui voit là une approche très bouddhiste du voyage. «Un minimum d’ennui est nécessaire à une vie heureuse», a écrit le philosophe anglais Bertrand Russell. On dit la même chose des enfants en vacances: laissez-les s’ennuyer un peu, c’est bon pour leur créativité!

Je rêve de Bali depuis l’adolescence, mais repousse constamment ce voyage parce que mes attentes sont plus hautes que l’Everest. J’irai, un jour (peut-être cette année?), mais d’ici là, je privilégie les destinations spontanées, qui s’imposent à moi pour différentes raisons : une invitation, des copains qui s’y rendent, de la famille à visiter… Je crois fermement que ce  sont tous ces agréables «accidents de parcours» qui gardent mon enthousiasme intact. S’informer pour l’essentiel, oui, mais garder une part de mystère, aussi. Plus facile à dire qu’à faire, quand on a tout à portée de clic!

(Merci à @iclo, qui m’a fait découvrir l’article de la BBC sur Twitter.)


Pour en savoir plus

The boring cities worth a second look

Eric Weiner

13 janvier 2016

BBC

Ces sites touristiques célèbres, mais tellement décevants !

Camille

30 avril 2014

L'Oiseau Rose

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Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

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