La chronique Culture

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

11 juin 2018

Jacques Godbout: un homme bien né

Salut Galarneau!, IXE-13, Feu l’objectivité, Le mouton noir, Mes petites fesses, Jacques Godbout a émaillé nos vies de productions littéraires et cinématographiques très disparates, comme en témoignent ces quelques titres tirés de sa foisonnante production. Avant d’avoir 85 ans (le 27 novembre prochain), l’homme s’est penché sur sa vie, histoire, écrit-il, de «conjurer la peur d’une démence et découvrir un peu de cohérence dans le travail d’une vie». De l’avantage d’être né, tout juste paru chez Boréal, est un récit de mémoire qui se lit avec avidité.

Le petit Jacques qui pose fièrement sur la jaquette du livre, boule de quille entre les mains (c’est la seule photo du livre, on n’est pas chez Narcisse), voit le jour durant la Grande Dépression, mais dès sa naissance, ce n’est pas un enfant ordinaire. C’est un Godbout. Son grand-oncle est premier ministre du Québec de 1939 à 1944. Rappelons qu’on doit entre autres à Adélard Godbout d’avoir mis sur pied Hydro-Québec et créé la Loi sur la fréquentation scolaire obligatoire. Voilà une parenté qui prédispose aux idées progressistes.

Mais progressiste, la société canadienne-française du temps ne l’est pas. Duplessis et le clergé ne le permettent pas. Très tôt, le jeune Jacques sera en butte à l’autorité, surtout celle de l’Église. Formé chez les Jésuites, au Collège Brébeuf, parmi l’élite, alors que sa famille est modeste malgré la notoriété, Godbout accumulera les paradoxes durant sa vie entière. Des exemples? Être à la fois l’ami proche de Robert Bourassa et de Pierre Bourgault, ou encore de Gérald Godin; être pétri de culture française tout en assumant son américanité; être au service de l’Office national du film (ONF), une agence fédérale, pendant 38 ans, mais rêvant d’indépendance du Québec.

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Une vie d’opportunités

Je n’oserais écrire que Jacques Godbout l’a eu facile, mais disons que le destin lui a ouvert beaucoup de portes. À commencer par celle de l’amour. À 20 ans, il rencontre Ghislaine Reiher, qui lui offre un recueil de poèmes de Roland Giguère pour son anniversaire (on est vraiment à une autre époque!). 65 ans plus tard, elle est toujours sa femme.

Leur vie commune commence fort. En 1954, le couple s’installe à Addis-Abeba, où l’empereur Hailé Sélassié les a invités à venir enseigner. À 21 ans! Quelle manière incroyable d’entamer sa vie d’adulte! Jacques et Ghislaine passeront trois ans en Éthiopie et en reviendront avec un enfant.

En 1957, la Grande Noirceur tire à sa fin, mais Duplessis sévit toujours. Dans le contexte, Jacques Godbout continue d’être un Canadien français pas tout à fait comme les autres. Les laïcs qui ont une expérience de l’Afrique sont rares. Aussi, le jeune homme qu’il est encore parle parfaitement l’anglais. Son bilinguisme lui permet d’entrer à l’ONF, dont le siège social vient de déménager à Montréal, le long d’une route de campagne. Lire aujourd’hui que la Côte-de-Liesse était une route de campagne donne la mesure du temps qui passe. Ce livre pullule d’exemples que la vie n’arrête pas de changer et qu’il faut faire avec.

À l’ONF-NFB (Office national du film – National Film Board), Jacques Godbout commence par traduire en français les productions de la section anglaise, ce qui l’ennuie. Assez tôt, il joindra «l’équipe du tonnerre» de l’ONF, les Perrault, Jutra, Groulx, Carle, Labrecque, Dansereau et compagnie.

Autre paradoxe de Jacques Godbout, il travaille dans une des plus grandes boîtes à images du monde, mais c’est un homme de lettres. On le retrouve notamment aux premières loges de la fondation de la revue Liberté. Un chemin sur lequel il croise les Gaston Miron, Hubert Aquin, les jumeaux Claude et Guy Fournier, Jacques Languirand.

Revenir sur sa vie, une année à la fois

Le livre de Godbout respectant un ordre chronologique, le récit se découpe en années. On peut donc suivre l’évolution de l’ONF, institution unique en son genre qui lui a permis d’accoucher de films aussi différents que Kid Sentiment, La gammick, Le monde va nous prendre pour des sauvages, Derrière l’image, Alias Will James, Traître ou patriote.

On chemine aussi dans le temps au fil des parutions de l’écrivain: L’aquarium, D’amour, P.Q., Les têtes à Papineau, Opération Rimbaud, Le concierge du Panthéon pour ne nommer que des romans. Mais Jacques Godbout n’est pas que romancier. Essai, journal, biographie, théâtre, poésie, littérature jeunesse, journalisme, il touche à tous les genres. «Écrire est un vice rédhibitoire», confie-t-il.

En revisitant son œuvre, cet homme au regard critique, qui n’a jamais cessé d’ausculter la société dans laquelle il vit, continue de remettre en question notre rapport à la langue, à la religion, à l’histoire, à la culture. Et ma foi, ses observations sur la difficulté de mettre la religion en dehors des écoles, la dérive des médias et le peu de place faite à la culture dans les médias sonnent encore juste.

L’homme derrière l’intellectuel

Et quel plaisir, à travers ces multiples anecdotes et pistes de réflexion, de découvrir un homme amène, loin de l’image hautaine et cynique qu’il peut donner en public! Jacques Godbout est capable d’autodérision, sait reconnaître ses moins bons coups, se montre vulnérable devant la vieillesse. D’ailleurs, le récit de son ICT (ischémie cérébrale transitoire) est le moment fort du livre. Quelle plume! On sent le picotement nous gagner aussi.

Comme un gars ben ordinaire, le grand intellectuel d’Outremont partage également la fierté que lui procurent ses deux enfants, son bonheur d’être grand-père et arrière-grand-père (même lui peut être gaga), et la reconnaissance infinie qu’il a pour la femme de sa vie. «Sans l’appui critique de Ghislaine R., rien de tout ça n’aurait existé», écrit-il dès la première page.

Encore fallait-il être né. Et dans son cas, on doit conclure qu’il est bien né.


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