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26 janvier 2018Auteure : Françoise Genest

Livres de la semaine

Les yeux tristes de mon camion de Serge Bouchard

Il y a des livres qui nous passent sous le nez. On ne peut pas tout voir, tout lire. Mais voilà l’affaire, il y a, parmi ces livres qui nous ont échappé, des perles, des textes qui nous parlent droit à l’âme et à l’esprit et que nous regretterions de ne pas avoir lus si on en connaissait la teneur. C’est ce qui aurait pu m’arriver si on ne m’avait pas offert en cadeau Les yeux tristes de mon camion de Serge Bouchard.

J’avais déjà lu M. Bouchard et je connaissais ce titre, paru en novembre 2016, qui a remporté le Prix du Gouverneur général à l’automne 2017 dans la catégorie Essai (essai qui se lit comme un roman soit-dit en passant), mais sans plus. Le titre m’avait accroché l’œil, mais la course des jours, je ne m’y étais pas arrêtée… Hum… voilà une phrase qui ferait sans doute sourciller Serge Bouchard, qui nous parle justement de l’importance de prendre du temps pour regarder, pour comprendre, pour se souvenir, car, nous dit-il « celui qui va trop vite est impoli ». Et voilà que je l’ai reçu en cadeau. Merci Mélodie !

Au fil de sa nordicité, de son amour du pays, de sa profonde connaissance de notre histoire, de notre territoire et de notre culture, sous l’éclairage de son parti pris pour l’humain, pour le devoir de mémoire et pour l’importance de saisir le sens de ce qui nous entoure, de ce qui nous a précédé, de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, l’anthropologue nous invite, au fil de 26 textes réunis en trois chapitres, à observer, à scruter, à réfléchir à notre rapport au passé, au temps, à la vieillesse et à notre modernité parfois vaine.

Regard sur nos compatriotes à New-York, ragoût de boulettes, camions Miron et grands travaux, création du Jardin botanique, désaveu du stade olympique, genèse du hockey canadien français, histoire de nos liens et de ceux de notre langue avec l’univers amérindien, nos institutions, à travers tout cela, ce sont des dizaines de facettes, parfois méconnues, de notre culture et de notre richesse collective que Serge Bouchard, très doucement, dans un texte très bien écrit, fait jaillir et rappelle à notre souvenir.

Si nous disposions d’une charte de l’eau, si nous songions à la nationaliser, si nous savions trouver les mots pour nous saisir du fleuve, nous aurions entre les mains le parchemin de nos souvenirs, le contrat de notre avenir et, surtout, un titre de propriété. Avoir accès au fleuve, pour l’aimer et bien le fréquenter, c’est l’équivalent d’une déclaration d’indépendance. Une voie d’eau, des voitures d’eau, des canards, des quenouilles, de l’esturgeon, des pages propres, des milieux humides, des bélugas, des parcs, des bateaux, des ponts à nous, de beaux ponts, chargés d’histoire, bien entretenus, peinturés, illuminés, solides.

            Enfant, je regardais le fleuve. Sans le savoir je voyais passer le temps et, dans son cours, tout ce qui allait nous échapper.

L'auteur aborde aussi notre condition d’humain qui vieillit au jour un de sa naissance et qui, après avoir appris à marcher, devra « apprendre à s’asseoir ». Une courbe du temps contre laquelle toutes nos technologies et toute la puissance de nos super vitesse à haut débit ne peuvent rien et qu’il faut plutôt apprivoiser, car écrit-il, « le bâton de vieillesse est un bâton mérité ». Tout le livre est une invitation à réfléchir et à le faire …lentement.

            Au royaume des idées. Il est recommandé de réfléchir un peu. Penser vite n’est pas un atout quand il s’agit d’exprimer autre chose qu’un réflexe ou une opinion.  En ces matières, comme en bien d’autres, la vitesse de croisière l’emportera toujours sur la vitesse de pointe.(…).

Celui qui part trop vite laisse beaucoup de monde en plan.

            Le départ en flèche offense et rabaisse le peloton qui, du meneur, ne voit que le croupion. C’est le syndrome de la F1. Il y a des limites de vitesse qui tiennent au savoir-vivre, à la volonté de vivre et au respect de la vie tout court. À l’inverse des pétarades et hurlements des moteurs de course, il est bon que le souffle s’étire, que le corps s’étale, que l’énergie se dépense à mesure. Car, à la fin, il faut l’admettre celui qui va trop vite est impoli.

C’est une jeune femme qui m’a offert ce livre, que nous devrions tous offrir aux jeunes et aux moins jeunes qui nous entourent. Pour les uns, une invitation à découvrir à détourner les yeux de leurs écrans à apprendre à réfléchir, pour les autres, un éclairage nouveau sur la courbe du temps et une fantastique occasion de se souvenir et de transmettre.

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Les yeux tristes de mon camion, Serge Bouchard, Les éditions du Boréal, Novembre 2016, 216 pages, 24.95$

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