alt="Blais"
9 février 2018Auteure : Françoise Genest

Le livre du week-end

Une réunion près de la mer de Marie-Claire Blais

Avec Une réunion près de la mer, Marie-Claire Blais signe et conclut le dernier volet de la série Soifs, titre du premier volet paru en 1995. Pour fermer la boucle, l’auteure réunit, dans ce dixième roman de la série, tous les personnages qui ont jalonné les neuf romans déjà parus et situe l’action sur cette île où Renata, Daniel, Fleur et Carlos ont vécu des pans de leur histoire.

Pas facile d’aborder l’écriture de Marie-Claire Blais, et ses phrases qui s’étirent infiniment sur plusieurs pages, comme le flot anarchique des pensées et des événements qui s’enchaînent dans nos vies, parfois sans direction, mais avec un fil conducteur unique. Pour le lecteur non avisé, c’est carrément essoufflant, presque anxiogène; l’œil cherche une pause dans cette prose tapissée sur toutes les pages. Un point, un point-virgule, un début de paragraphe, un chapitre, le lecteur cherche un repère, une halte pour reprendre son souffle. Mais impossible, la phrase, immense, continue sa course, comme la vie des personnages et comme le fil de l’actualité qui se déroule en fond de toile et percute leurs vies entre des virgules qui ne vous laissent jamais détourner l’attention. Mais malgré ce jet continu, cette coulée de mots, l’écriture, elle, demeure puissante.

 

(…) comme s’il eut deviné les pensées de Daniel à l’égard de Suzanne, quand Daniel répondit de deux voix incomparables, en littérature, nous n’allions entendre qu’une seule, celle de l’homme, d’Adrien, Daniel regrettant aussitôt de s’être si franchement exprimé, quand Suzanne semblait encore commander en lui le silence et la pudeur, quant à son œuvre de poète qui serait selon elle impropre à la publication, même si on avait déjà publié de ses livres, elle n’écrirait plus, expliquait-elle à Daniel, non, non, mon petit Daniel, lui avait-elle dit, je laisse cette tâche à Adrien, qui écrit mieux que moi, et pendant ces heures privilégiées où Daniel, autrefois, déjeunait avec Suzanne sur les terrasses près de la mer, la vie s’était écoulée de seconde en seconde, pensait Daniel, il savait que désormais il ne pourrait plus s’écrier en prenant les mains de Suzanne dans les siennes, vous écrirez encore, vous ne cesserez jamais d’écrire, il n’était alors qu’un jeune homme vénérant la maturité dans l’écriture de Suzanne, et la nature voluptueuse et charmante d’une femme qui le dépassait en âge et en connaissances, et dont la présence, en ces jours où il écrivait son premier livre, était l’accompagnement d’un ange, (…)

 Si vous avez lu Soifs et les autres titres de la série, vous aimerez Une réunion près de la mer. Si vous n’avez pas fréquenté Marie-Claire Blais, à part Une saison dans la vie d’Emmanuel, paru en 1965, alors mieux vaut commencer la série par le premier titre, Soifs.

Recluse dans ses terres à Key West, où elle vit depuis de très nombreuses années, à l’abri de la vie publique dont elle a horreur, Marie-Claire Blais n’en reste pas moins branchée sur le monde qui l’entoure. Son parti pris pour les sans défense et les reclus de la société, que les soubresauts du monde ébranlent, teinte toute la série. En 1995, dans Soifs, les personnages évoluaient sous les contrecoups de la menace du sida, sur les drames des boat people. Dans Une réunion près de la mer, on retrouve encore une fois les crises du siècle qui ont secoué et secouent encore l’humanité dans lequel évoluent les personnages. Changements climatiques, terrorisme, Shoah, horreurs d’Auschwitz, Tchernobyl, tireurs fous, le monde traverse ses chaos qui, à leur tour, traversent les personnages.

À 78 ans, Marie-Claire Blais a toujours la même vigueur et vigilance dans l’écriture, mais cette magistrale écrivaine, lauréate de nombreux prix, reste un peu mystérieuse et difficile d’accès, tout comme son écriture, sauf, bien sûr, pour les conquis…

Marie-Claire Blais a publié son premier roman, La belle et la bête, en 1959. En 1965, paraît à Montréal Une saison dans la vie d’Emmanuel, qui propulse la jeune écrivaine. Le livre paraît à Paris en 1966 et remporte le prestigieux Prix Médicis. Considérée comme une des grandes écrivaines de sa génération, elle a reçu de très nombreux prix littéraires, dont plusieurs fois celui du Gouverneur général. Elle est membre de l’Académie royale de Belgique.

alt="Blais"

 

Une réunion près de la mer, Marie-Claire Blais, Éditions du Boréal, janvier 2018, 288 pages 29.95$

Inscrivez-vous à l’infolettre